Les déséquilibres planétaires de la surpêche

Publié le 15 octobre 2010, par Dominique Vachez

La production halieutique Halieutique Relatif à l’exploitation des ressources aquatiques animales (en eau douce ou marine) : poissons, mollusques et crustacés.  [1] mondiale, après avoir été multipliée par trois depuis 1960, n’évolue plus globalement depuis les années 1990 (à l’exception de pays comme la Chine [2]) malgré l’augmentation de l’effort de pêche. Selon les dernières statistiques de la FAO FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization) (FAOSTAT), elle totalise plus de 142 millions de tonnes (pêche et aquaculture) en 2008.

Ceci peut s’expliquer par le fait que plus de 80% des stocks de poissons de mer ont atteint leur capacité d’exploitation maximale ou se trouvent surexploités (statistiques FAO FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization) 2006). On assiste alors à une diminution du nombre, de la taille et du poids moyens des prises.

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Navire de pêche illégale dans les icebergs
Crédit photo : moniteur-guide pays Basque/yvon zill

La pêche en zones maritimes s’est stabilisée en dessous de 80 millions de tonnes/an, tandis que la pêche en eaux continentales progresse faiblement au dessus de 10 millions de tonnes.
Quant à l’aquaculture, elle occupe une part de plus en plus importante, puisqu’elle représente désormais plus du tiers de la production totale (52 millions de tonnes/an, soit 37 %) et la moitié des quantités consommées par l’homme. La progression s’opère particulièrement dans les eaux intérieures (63 %) et principalement dans les pays asiatiques.

Selon une étude allemande parue en 2010, la reconstitution des ressources halieutiques du nord-est de l’Atlantique doit impérativement s’effectuer avant 2015 pour pouvoir respecter les obligations de la Convention des Nations unies sur le droit de la mer, et les objectifs assignés lors du Sommet mondial sur le développement durable (Johannesburg, 2002).

Pour s’en tenir uniquement à l’exemple européen (Union européenne, Islande, Norvège et Russie), l’état actuel des stocks de poissons est insuffisant pour se reconstituer dans un tel délai et prendra plus de 30 ans si la tendance se maintient.
Ceci vient en contradiction flagrante avec le principe de précaution Principe de précaution Principe de biosécurité invoqué quand une intervention est requise face à un possible danger pour la santé humaine, animale ou végétale, ou pour la protection de l’environnement, dans le cas où les données scientifiques ne permettraient pas une évaluation complète du risque. inscrit au Traité instituant la Communauté européenne (2002) et avec le Code de conduite pour une pêche responsable (Nations Unies, 1995).

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Thunnus thynnus (giant bluefin tuna) - thon rouge
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Le cas du thon rouge [3] de l’Atlantique, autrement dénommé thon rouge de Méditerranée, a été particulièrement étudié, car il a fait l’objet d’observations par satellite dans ses zones méditerranéennes d’alimentation et de reproduction.

On a pu constater que les pêches illégales dépassent 1/3 des captures totales de cette espèce surexploitée, inscrite à la liste rouge de l’Union internationale pour la conservation de la nature (UICN UICN Union internationale pour la conservation de la nature ) qui a appelé à un moratoire en 2008.

L’interdiction du commerce du thon rouge a été finalement refusée lors de la dernière réunion de la Convention sur le commerce international des espèces de faune et de flore sauvages menacées d’extinction (CITES) en février 2010, le Japon en étant de loin le premier consommateur (sushi et sashimi).

La Commission internationale pour la conservation des thonidés de l’Atlantique (CICTA/ICCAT) a réduit de 40% les quotas de captures (soit 13 500 tonnes) pour 2010. Néanmoins, celles-ci s’effectuent sans réels moyens de contrôle et sont fréquemment associées à des prises accessoires [4].
Le Comité scientifique de l’ICCAT vient de préconiser une nouvelle réduction des quotas à 6 000 tonnes/an pour permettre à la population de thons rouges de se rétablir d’ici 2022, donc au-delà des 2015 recommandés par la Politique commune de la pêche (Union européenne).

A l’échelle mondiale, les produits de la pêche (poissons, mollusques et crustacés) sont destinés (à 80 %) à la consommation humaine pour environ 17 kg par personne et par an (contre 40 kg pour la viande) et contribuent pour une part importante à l’équilibre alimentaire protéique. Les 20 % restants sont destinés à l’alimentation des animaux.

La communauté internationale doit s’accorder sur une gestion durable et une approche écosystémique des pêcheries artisanales et industrielles.
Le développement de la pisciculture, en vue de compenser la surexploitation des mers et des océans, ne constituera pas forcément la solution, puisqu’elle participe elle-même à l’appauvrissement des stocks halieutiques afin de nourrir les poissons d’élevage [5].


Sources

DRUON, Jean-Noël. Habitat mapping of the Atlantic bluefin tuna derived from satellite data : Its potential as a tool for the sustainable management of pelagic fisheries. Marine Policy, 2010, vol.34, n° 2, p. 293-297.

FAO FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization) . La situation mondiale des pêches et de l’aquaculture 2008. Département des pêches et de l’aquaculture de la FAO FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization) , Rome, 2009, 216 p.

FROESE, Rainer, PROELSS, Alexander. Rebuilding fish stocks no later than 2015 : will Europe meet the deadline ? Fish and fisheries, 2010, vol.11, n° 2, p. 194-202.


[1] Il faut prendre la production halieutique au sens général pour l’ensemble : pêches de capture et aquaculture.

[2] Selon ses statistiques officielles, la Chine fournirait à elle seule le tiers de la production totale (48 millions de tonnes) et près des deux tiers de l’aquaculture animale (33 millions de tonnes) et la disponibilité alimentaire en produits de la pêche et de l’aquaculture y atteindrait 27 kg par habitant et par an.

[3] Le nom commun « thon rouge » peut s’appliquer à 3 espèces différentes : le thon rouge du Nord (ou thon rouge de l’Atlantique : Thunnus thynnus), le thon rouge du Sud (Thunnus maccoyii) et le thon rouge du Pacifique (Thunnus orientalis).

[4] Les prises accessoires désignent les poissons d’espèces non recherchées, relevés dans les filets et rejetés morts à la mer.

[5] Dix à quinze kg de poissons sauvages, généralement juvéniles, sont nécessaires pour alimenter, directement ou en farines, 1 kg de thon rouge.


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