L’empire perse, l’eau et la luzerne

Publié le 19 novembre 2010, par Caroline Riberaigua

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Détail de la tombe d’Artaxerxes II, Persépolis, Iran
Crédit Photo : yeowatzup Certains droits réservés : licence Creative Commons

Selon une étude récente, la puissance de l’Empire perse aurait eu pour fondement une « révolution agricole » au début du Ier millénaire av. J.-C., conjuguant la culture de la luzerne et le développement d’une irrigation permanente par abduction des nappes d’eau souterraines.

Traditionnellement, la notion de « révolution agricole », surtout dans le monde francophone, fait référence aux évolutions technologiques que connaît l’agriculture lors de la Révolution industrielle, au cours de laquelle la mécanisation permet un meilleur rendement. Toutefois, l’histoire humaine est jalonnée de révolutions technologiques pouvant être qualifiées de « révolution agricole », à commencer bien entendu par la toute première d’entre elles qui est l’invention de l’agriculture au Néolithique Néolithique Epoque dite de la « pierre polie » au cours de laquelle l’homme se sédentarise et domestique les espèces végétales et animales. C’est le début de l’agriculture. . La technique de la riziculture inondée en Asie en est un autre exemple. Et c’est une de ces "révolutions agricoles" qui va assurer la puissance de l’Empire perse.

Il s’agit d’une évolution qui repose sur deux axes. Le premier est le passage d’une irrigation saisonnière, pratiquée à l’époque des hautes eaux, à une irrigation permanente, grâce à une technologie nouvelle : les kārēz. Il s’agit de galeries drainantes qui puisent l’eau des nappes de profondeur en assurant aux cultures un approvisionnement constant en eau, en toutes saisons. De ce fait, la sécurité alimentaire Sécurité alimentaire Disponibilité de produits alimentaires en quantité suffisante pour assurer l’approvisionnement d’une population et subvenir à ses besoins nutritionnels. est assurée toute l’année et les cultures céréalières ont un meilleur rendement.

Le deuxième axe assurant le succès de cette "révolution agricole" de l’Iran ancien est le développement de la culture de la luzerne. Bien que l’usage d’une plante fourragère puisse ne pas sembler primordial de prime abord, il va s’avérer crucial dans le cas de l’Iran.

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Embouchure du Karez de Niavaran, Teheran, puisant les eaux souterraines situées sous la bibliothèque nationale d’Iran
Crédit : Ariel. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Associés à l’usage des kārēz, les champs de luzerne pouvaient avoir un rendement allant jusqu’à sept récoltes par an. Ils font partie des cultures qui enrichissent le sol au lieu de l’appauvrir. De ce fait, contrairement à la pratique de la jachère, sur de longues périodes, les champs non dédiés au blé pouvaient être enrichis par la culture de la luzerne, améliorant ainsi les cultures céréalières semées par la suite. Les champs de luzerne permettaient par ailleurs de nourrir un bétail abondant. En outre, la luzerne servait d’alimentation aux chevaux de la Perse, qui, bien nourris, étaient tellement robustes, qu’ils étaient considérés à l’époque comme une race spécifique réputée dans tout l’Orient.

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"Bain du soir pour luzerne"
Crédit photo : Arttmiss. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Les souverains perses en tirèrent parti en les intégrant à des unités de cavalerie de leur armée, ce qui leur assura la victoire à de multiples reprises.

La conjonction des kārēz et des luzernières est donc la clé des succès des empereurs tels que Cyrus, Darius et Cambyze. Elle est même intégrée comme un trait culturel, importée dans les provinces conquises comme en témoigne l’apparition de l’irrigation par galerie drainante dans les oasis égyptiennes sous domination perse. Elle est de plus constitutive de l’imaginaire iranien, qui se construit notamment entre l’opposition entre un paysage "civilisé", constitué de jardins irrigués, associé à la civilisation, et le paysage aride du désert, lieu de tous les dangers où résident les démons.

L’histoire et la culture de l’Iran auraient peut-être été tout autre sans les kārēz et la luzerne.


Sources

  • DE PLANHOL, Xavier. Le kārēz et la luzerne : Une première révolution agricole en Iran . Studia Iranica, 2010, Vol. 39, fasc. 1, p11-26.

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