La nécessaire conciliation entre agriculture et biodiversité

Publié le 26 novembre 2010, par Dominique Vachez

L’année 2010 a été déclarée « Année internationale de la biodiversité » par les Nations-Unies. Le Sommet d’Aichi Nagoya [1] (Japon, 18-29 octobre 2010) a souligné l’urgence et la nécessité de mettre en œuvre un nouveau Plan stratégique (Objectif d’Aichi 2011-2020), de manière à enrayer une tendance qualifiée d’inexorable pour la perte de biodiversité planétaire.

En effet, les échéances initialement fixées à 2010 par la Convention sur la diversité biologique (Johannesburg, 2002), ou par les Objectifs du Millénaire pour le développement Objectifs du Millénaire pour le développement Série de huit objectifs que les États membres de l’ONU, réunis lors du Sommet du millénaire en 2000, ont convenu d’atteindre d’ici 2015. (2000), afin de réduire significativement le rythme d’appauvrissement de la diversité biologique, sont loin d’avoir été respectées.

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©SCBD (Secretariat of the Convention on Biological Diversity)

En référence aux précédentes extinctions majeures, phénomènes de grande ampleur qui se sont échelonnés périodiquement depuis l’ère primaire, on assiste actuellement à ce qu’on peut appeler la 6e ou 7e extinction massive d’espèces. Cette dernière, dite « extinction de l’Holocène Holocène Période la plus récente de l’ère quaternaire  », d’origine principalement anthropique anthropique causé par les activités humaines , se singularise par sa rapidité (atteignant 100 à 1 000 fois le rythme naturel) et un taux de disparitions extrêmement élevé. Elle se trouve de plus en phase d’accélération depuis une cinquantaine d’années (17 000 espèces identifiées sont menacées d’extinction d’après l’UICN UICN Union internationale pour la conservation de la nature ).

On distingue plusieurs niveaux d’échelle dans la diversité biologique :

La diversité écologique intègre quant à elle l’abondance relative des représentants de chaque espèce ou famille taxonomique dans une communauté.

Selon le rapport Evaluation des écosystèmes pour le Millénaire (2005), les bénéfices retirés de la préservation de la biodiversité se traduisent dans ce qu’on appelle les services rendus par les écosystèmes, qui rassemblent tous les avantages immédiats fournis par l’accès à des ressources renouvelables et durables, ainsi que la valeur à long terme d’un capital biologique pour le bien-être humain.
La difficulté d’appréciation de l’importance de cette diversité fonctionnelle réside néanmoins dans l’absence d’une évaluation économique appropriée de ces fonctions vitales pour l’humanité.

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Services rendus par la biodiversité
Source : Biodiversité,développement et réduction de la pauvreté : reconnaitre le rôle de la biodiversité pour le bien-être humain. ©2009, Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique.

L’affaiblissement continu de la diversité de la biosphère transparaît aussi dans l’érosion de la biodiversité cultivée. Plusieurs milliers d’espèces végétales domestiquées et de variétés anciennes ont disparu des champs in situ, même si des efforts importants ont été réalisés pour conserver des collections ex situ de semences ou des banques de gènes. La conservation de la diversité variétale dans le patrimoine biologique mondial constitue en effet un enjeu majeur pour diminuer notre vulnérabilité face aux changements climatiques ou au développement de maladies.

20 à 50 % des principaux biomes Biomes Communautés vivantes naturelles, de physionomie homogène, qui se rencontrent sur de vastes surfaces en milieu continental. terrestres (à l’exception de la toundra et de la forêt boréale) ont vu leurs habitats profondément transformés par l’agriculture. Les paysages agricoles (cultures et pâtures) constituent à présent l’habitat dominant des écosystèmes tempérés et méditerranéens. Avec l’accroissement démographique, les zones cultivées ne cessent de s’étendre dans les pays tropicaux et subtropicaux en voie de développement.
Si les agroécosystèmes agroécosystèmes Ecosystèmes modifiés par l’homme à des fins de production agricole ou d’élevage. proprement dits occupent environ 10 % des biomes Biomes Communautés vivantes naturelles, de physionomie homogène, qui se rencontrent sur de vastes surfaces en milieu continental. terrestres, on estime que les systèmes cultivés [2] représentent désormais globalement 25 % de la superficie des terres émergées.

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Conversion des biomes terrestres
Source : Perspectives mondiales de la diversité biologique ©2006, Secrétariat de la Convention sur la diversité biologique

Les activités agricoles et l’élevage peuvent affecter la plupart des biomes Biomes Communautés vivantes naturelles, de physionomie homogène, qui se rencontrent sur de vastes surfaces en milieu continental. et de leurs habitats en accentuant le déboisement, l’érosion des sols, la désertification ou encore le déséquilibre du climat [3] et de la chaîne alimentaire. Les défrichements ne sont toujours pas compensés par de nouvelles plantations susceptibles d’assurer la conservation des sols ou la régulation climatique, malgré quelques tentatives pour ralentir la progression du désert (projet de Grande Muraille Verte au Sahel).

Avec la destruction des forêts primaires, des espèces inconnues disparaissent avant même d’avoir pu être inventoriées. D’après les Perspectives mondiales de la diversité biologique (2010), la déforestation cumulée de l’Amazonie brésilienne, à raison de 10 à 20 000 km²/an, atteindra bientôt 20 % de sa superficie originelle. Un tel taux pourrait engendrer un « point de basculement » aux conséquences imprévisibles.

Les systèmes culturaux intensifs privilégient un nombre restreint d’espèces, de variétés ou de races dominantes (un cinquième des races d’élevage est menacé d’extinction) qui sont sélectionnées au détriment d’individus plus rustiques, mais moins productifs à court terme. Les régimes alimentaires tendent alors à s’uniformiser.

Les ressources génétiques, qu’elles soient végétales ou animales, étant fréquemment l’objet d’hybridations successives ou de modifications génétiques in vitro [4], on assiste simultanément à une perte d’usage des variétés et races traditionnelles, ainsi qu’à l’apparition d’espèces ou d’hybrides sous « protection intellectuelle ». La biopiraterie est le résultat ultime de cette pratique.

La biopiraterie consiste en l’appropriation juridique d’une ressource biologique commune, sous la forme de brevets sur des organismes (ex. plantes) ou leurs génomes.
Les produits de ces organismes (aliments, cosmétiques, médicaments...) viennent ensuite en concurrence directe avec leur utilisation traditionnelle dans les pays d’origine. La généralisation et l’uniformisation de leur culture ou de leurs usages à des fins commerciales rentrent alors en contradiction avec la diversification des ressources et la biodiversité locale.

A l’opposé de ces comportements, le Traité international sur les ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture (entré en vigueur en 2004, mais peu appliqué) tend à rééquilibrer l’accès et le partage des avantages liés à l’utilisation et l’amélioration de ces ressources de base, entre pays en développement d’origine et pays développés.
Ce Traité s’intéresse particulièrement à une soixantaine de genres de cultures alimentaires de base parmi les 150 espèces vivrières ou fourragères qui sont encore largement cultivées dans le monde. [5]

Le nouveau Protocole de Nagoya, signé par plus de 190 pays (à l’exception notable des États-Unis) étend cette idée à l’ensemble des ressources génétiques de la planète.

Le Deuxième Rapport sur l’état des ressources phytogénétiques pour l’alimentation et l’agriculture dans le monde (FAO FAO Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (Food and Agriculture Organization) , 2010) met également l’accent sur l’importance qu’il faut accorder aux espèces sauvages apparentées aux plantes cultivées comme réservoirs génétiques.

La simplification des agrosystèmes (arrachage des haies, monocultures, terres dénudées, labour et destruction des adventices Adventices Au sens agronomique, désigne les espèces végétales indésirables dans les cultures, telles que mauvaises herbes, plantes parasites ou repousses spontanées. ) peut entraîner un déséquilibre entre les organismes auxiliaires [6] et les bioagresseurs, ainsi que la faune et les microorganismes du sol.
Des systèmes de production avec des cultures associées (cultures annuelles mixtes, agroforesterie Agroforesterie Association de la culture de plantes herbacées (vivrières ou fourragères) et ligneuses (arbres et arbustes). ), des rotations longues ou des jachères améliorantes avec maintien du couvert végétal peuvent contribuer à entretenir la biodiversité agricole. La réduction du travail du sol est également un facteur de durabilité de cette diversité.

Au niveau français, le ministère de l’Écologie a mis la Stratégie nationale pour la biodiversité au cœur de son Plan d’action agriculture 2008-2010, en s’appuyant notamment sur le réseau européen Natura 2000 dont l’objectif est la conservation des habitats naturels de faune et de flore sauvages.

Cette préoccupation a donné naissance, à la suite du Grenelle de l’environnement, au concept d’agriculture « écologiquement intensive et à haute valeur environnementale », basé sur une intensification des fonctionnalités naturelles des écosystèmes exploités. La France a commencé à qualifier et cartographier les systèmes agricoles « à haute valeur naturelle » (HVN) [7] et à surveiller leur évolution.

On constate enfin que les cultures intensives ou irriguées sont grosses consommatrices d’une ressource en eau, dont la qualité se dégrade par ailleurs avec l’emploi excessif d’engrais ou de produits phytosanitaires. Dans ces conditions, la sécurité alimentaire Sécurité alimentaire Disponibilité de produits alimentaires en quantité suffisante pour assurer l’approvisionnement d’une population et subvenir à ses besoins nutritionnels. peut impacter négativement la disponibilité en eau potable dans les zones rurales et affecter la biodiversité des milieux aquatiques.

On peut donc en conclure que l’avenir de l’espèce humaine dépendra de sa capacité à concilier l’agriculture et la diversité biologique, faisant en sorte que l’agrobiodiversité devienne un sujet central dans toutes les discussions sur le changement global et la sécurité alimentaire Sécurité alimentaire Disponibilité de produits alimentaires en quantité suffisante pour assurer l’approvisionnement d’une population et subvenir à ses besoins nutritionnels. .


Sources

  • MALEZIEUX, E., CROZAT, Y., DUPRAZ, C. et al. Mixing plant species in cropping systems : concepts, tools and models. A review. Agronomy for sustainable development. 2009, vol. 29, n°1, p. 43-62.

[1] Dixième réunion de la Conférence des Parties à la Convention sur la diversité biologique. Le sommet de Nagoya doit déboucher sur la création d’une Plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES, Intergovernmental science-policy platform on biodiversity and ecosystem services).

[2] Les systèmes cultivés sont définis ici comme des zones dont le paysage a été modifié pour au moins 30 % par les terres cultivées, l’agriculture itinérante ou l’élevage intensif.

[3] Selon le groupe d’experts de la Conférence de Copenhague sur le climat (2010), 10 % des espèces seraient en danger d’extinction pour chaque degré d’élévation moyenne de la température.

[4] Les risques que peuvent induire les organismes vivants modifiés pour la biodiversité sont réglementés depuis 2003 par le Protocole de Carthagène sur la prévention des risques biotechnologiques.

[5] On observe en effet qu’une douzaine (voire une trentaine) d’espèces satisfont 80 % (90 %) des besoins nutritionnels mondiaux, le riz, le blé et le maïs assurant à eux seuls plus de la moitié du total. Un grand nombre de plantes deviennent ainsi mineures ou sous-utilisées.

[6] Organismes bénéfiques utilisés comme ennemis naturels en agriculture pour réguler les populations d’organismes nuisibles (ravageurs ou pathogènes) et favoriser l’activité biologique du sol ou polliniser les cultures. Ils sont fréquemment utilisés en agriculture biologique.

[7] L’Agence européenne de l’environnement a défini les “zones agricoles à haute valeur naturelle” consécutivement à la Résolution de Kiev sur la biodiversité (2003) proposée par le Conseil pour la stratégie paneuropéenne de la diversité biologique et paysagère.


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