Le palmier à huile : comment contrôler la suprématie d’un géant de l’agro-industrie

Publié le 15 février 2011, par Dominique Vachez

L’Indonésie et la Malaisie dominent le marché de l’huile de palme dans le monde, avec 86 % de la production globale. Sa consommation a atteint le tiers du total mondial des huiles végétales, ce qui la place en première position avec plus de 45 millions de tonnes produites en 2009.

Le rendement du palmier à huile (moyenne 3 à 5 tonnes d’huile par hectare/an) est sept à dix fois supérieur aux autres plantes oléagineuses. Sa monoculture Monoculture Culture sur une grande surface consacrée à un seul type de production végétale. dans des pays à bas salaires représente un faible coût de revient pour l’industrie agroalimentaire, ce qui explique que sa production ait doublé tous les 10 ans [1].

Les plantations de palmiers à huile couvrent aujourd’hui 14 millions d’hectares, principalement en Asie du Sud-Est (Malaisie, Indonésie, Thaïlande, Papouasie…) où se concentrent la plupart des palmeraies industrielles au détriment des forêts tropicales primaires, forêts naturelles non aménagées par l’homme et les plus riches en biodiversité.


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Fruits sur palmier à huile (Elaeis guineensis) au Ghana
Crédit photo : Bongoman. Certains droits réservés : Licence Creative Commons


Le palmier à huile, dont on connaît une seule espèce cultivée à grande échelle : Elaeis guineensis, est originaire d’Afrique et a été introduit massivement en Asie du Sud-Est. Il peut fructifier tout au long de l’année dans les climats tropicaux humides.
Ses fruits se développent sous forme de régimes compacts et fournissent deux huiles différentes : l’huile de palme extraite de la pulpe (pour 90 %), et l’huile de palmiste extraite de l’amande de la graine (surtout utilisée dans les produits cosmétiques).

L’huile de palme fait partie des huiles les plus riches en acides gras saturés (50 % principalement l’acide palmitique) et mono-insaturés (acide oléique), ce qui la rend semi-solide à température ambiante, résistante à l’oxydation et stable à la cuisson.

Ces aptitudes technologiques en font une source prépondérante d’huile végétale dans les aliments transformés. On estime qu’en France, elle rentrerait dans la composition de la moitié d’entre eux. Lorsque les étiquettes ne précisent pas la nature exacte de la matière grasse employée (mention autorisée "huile végétale" ou "graisse végétale" y compris pour les aliments issus d’agriculture biologique), il s’agit le plus généralement d’huile de palme.
En effet, les industriels de l’agroalimentaire arguent du fait que pour obtenir les mêmes résultats, le remplacement de l’huile de palme nécessiterait l’utilisation d’huiles végétales hydrogénées, riches en acides gras trans, eux-mêmes potentiellement responsables de maladies métaboliques.

L’acide palmitique (ou acide hexadécanoïque) est présent dans la plupart des graisses animales ou végétales. Il figure dans la liste des composants lipidiques non indispensables et dont la consommation régulière n’est pas recommandée. Ainsi, l’Anses Anses Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail (ex-Afssa Afssa Agence française de sécurité sanitaire des aliments ) le mentionne dans son Avis sur la réévaluation des apports nutritionnels conseillés Apports nutritionnels conseillés Valeurs de référence moyennes établies par nutriment et catégorie de population afin de permettre la couverture des besoins nutritionnels moyens. en lipides (2010) comme faisant partie des acides gras saturés à longue chaîne, athérogène Athérogène Se dit d’une substance favorisant le dépôt de plaques riches en cholestérol sur la paroi interne des artères et pouvant accroître le risque de pathologies cardiovasculaires en cas d’excès.

A côté des usages alimentaires de l’huile de palme, le développement concurrentiel de son utilisation comme agrocarburant pour les moteurs diesel n’est pas sans provoquer de réactions, car on accuse ce type de carburant, fût-il renouvelable, d’avoir un impact environnemental supérieur à celui des carburants fossiles [2].
Selon Danielsen et al., son bilan carbone est très défavorable si le terrain de départ est une forêt et totalement dommageable s’il s’agit de forêts sur tourbières.

L’impact réel du palmier à huile sur la dégradation de l’espace forestier tropical donne lieu à d’importantes controverses.
On accuse sa culture intensive de produire de multiples effets indésirables :

Ainsi, l’Indonésie se situerait parmi les premiers pays émetteurs de gaz à effet de serre Gaz à effet de serre Gaz s’accumulant dans l’atmosphère et susceptibles de contribuer au réchauffement climatique en absorbant le rayonnement infrarouge. , juste après la Chine, les Etats-Unis et l’Union européenne. De fait, selon le 4e rapport d’évaluation du Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat (ONU, 2007), le déboisement et l’exploitation des forêts sont responsables d’environ 17 % des émissions de gaz à effet de serre Gaz à effet de serre Gaz s’accumulant dans l’atmosphère et susceptibles de contribuer au réchauffement climatique en absorbant le rayonnement infrarouge. dans le monde (soit plus que les transports).

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Déforestation d’une forêt sur tourbière pour établir une palmeraie à huile au Sarawak (Bornéo, Malaisie)
Crédit photo : Wakx. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

En réponse à ces critiques, il existe depuis 2004 un organisme de réflexion et de certification : la Table ronde sur l’huile de palme durable ou RSPO (Roundtable on Sustainable Palm Oil) dont la dernière conférence s’est tenue en France en avril 2010.
La RSPO est composée de plus de 400 producteurs, négociants et industriels, mais avec une sous-représentation des groupements et associations de protection et de développement (une vingtaine, dont le cofondateur WWF WWF World Wildlife Fund ).

D’autre part, il ne suffit pas d’être membre de la RSPO pour respecter ses critères de durabilité. Les premières certifications n’ont eu lieu qu’en 2008 et à peine 5 % de la production mondiale rentre dans ces critères qui apparaissent d’ailleurs partiellement suivis.

Pour les améliorer, il faudrait mettre en place une série de mesures contraignantes :

Par ailleurs, afin de favoriser leur acceptation, il conviendrait que la RSPO aligne ses critères sur ceux de l’Union européenne ou du Programme ONU-REDD [4].

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Plantation de palmiers à huile à Java (Indonésie)
Crédit photo : Achmad Rabin Taim. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Il est évident que les reproches formulés par les ONG ONG Organisation non gouvernementale environnementales à l’encontre de la suprématie du palmier à huile ne doivent pas aboutir à étendre de nouvelles cultures oléagineuses (soja Soja Glycine max : légumineuse oléoprotéagineuse dont la composition nutritionnelle en matières azotées est l’une des plus riches et des plus complètes. , colza ou tournesol) dont l’empreinte écologique Empreinte écologique Superficie planétaire équivalente nécessaire pour chaque activité humaine de production ou de consommation serait encore supérieure, en termes de déforestation, de pollution ou de compétition avec d’autres productions alimentaires ou énergétiques (car nécessitant jusqu’à 10 fois plus de surface).

La tendance actuelle consisterait plutôt à lui affecter des terres moins riches en carbone et en biodiversité que les zones forestières humides, ainsi qu’à tracer l’origine de l’huile de palme, ce à quoi certaines enseignes de la grande distribution commencent à s’engager.

Sources

  • WALRAND, Stéphane, FISCH, François, BOURRE, Jean-Marie. Tous les acides gras saturés ont-ils le même effet métabolique ? Nutrition clinique et métabolisme, 2010, vol. 24, n° 2, p.63-75.
  • DANIELSEN, F., BEUKEMA, H., BURGESS, N.D. et al. Biofuel Plantations on Forested Lands : Double Jeopardy for Biodiversity and Climate. Conservation Biology, 2009, vol. 23, n° 2, p. 348–358.
  • LAURANCE, W.F., KOH, L.P., BUTLER, R. et al. Improving the Performance of the Roundtable on Sustainable Palm Oil for Nature Conservation. Conservation Biology, 2010, vol. 24, n° 2, p. 377–381.
  • STICHNOTHE, H., SCHUCHARDT, F. Comparison of different treatment options for palm oil production waste on a life cycle basis. The International Journal of Life Cycle Assessment, 2010, vol. 15, n° 9, p. 907–915.

[1] Ceci est à mettre en rapport avec l’accroissement global de la consommation de lipides et de matières grasses végétales en particulier (qui a doublé en 40 ans).

[2] L’Union européenne préconise l’incorporation de biocarburants pour atteindre l’objectif d’au moins 10 % d’énergie renouvelable dans les transports à l’horizon 2020, mais le biodiesel produit à partir d’huile de palme ne remplit pas actuellement les critères de la Directive européenne sur les énergies renouvelables (2009) en ce qui concerne les émissions de gaz à effet de serre et la conservation des zones forestières.

[3] Ce concept a été élaboré initialement par le Forest Stewardship Council pour la certification des forêts dont l’exploitation préserve la biodiversité et les services écosystémiques.

[4] Le Programme ONU-REDD (acronyme anglais pour Reducing Emissions from Deforestation and forest Degradation in developing countries) est l’initiative collaborative de l’Organisation des Nations Unies en vue de réduire les émissions liées au déboisement et à la dégradation des forêts dans les pays en développement.


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