L’alimentation mondiale, une définition entre Nord et Sud

Publié le 8 mars 2011, par Philippe Drouin

Si l’alimentation et l’agriculture ont fait depuis longtemps l’objet d’échanges commerciaux, leur réelle globalisation s’est accélérée durant les deux derniers siècles. Cette perspective historique se traduit depuis quelques années en une analyse des « régimes agroalimentaires » qui se sont succédé sur cette période.
Mais à l’heure des crises alimentaires au Sud et du gaspillage au Nord [1], l’actuelle domination d’un modèle de dérégulation favorable aux entreprises du nord, multinationales, semble instable et en tension avec les résistances et alternatives qui se construisent en réponse à ses conséquences.


Trois régimes agroalimentaires dessinent la trame de l’histoire agricole et alimentaire récente :

L’exemple de la zone de libre-échange nord-américaine (ALENA ALENA Accord de libre-échange nord-américain (en anglais, North American Free Trade Agreement abrégé en NAFTA) ), qui réunit les trois grands pays d’Amérique du Nord (USA, Canada, Mexique), permet de mieux comprendre l’actuel régime agro-alimentaire, ses conséquences et ses tensions. L’inégalité des échanges entre les partenaires se matérialise tout d’abord rapidement par quelques chiffres :

Balance commerciale agroalimentaire pour les pays de l’ALENA ALENA Accord de libre-échange nord-américain (en anglais, North American Free Trade Agreement abrégé en NAFTA) (2009)
Pays Exportations ImportationsExcédent commercial Population agricole
USA 68,7* 64 4,7 2 %
Canada 27,8 22,4 5,4 2 %
Mexique 13,4 15,9 - 2,5 14 %

* En milliard de dollars


Alors que les USA et le Canada ont un excédent commercial agricole, le Mexique, pays encore agraire, avec plus de six fois la population agricole de ses voisins accentue son déficit commercial agricole depuis la fin des années 70 pour arriver à 2,5 milliards de déficits en 2006.


Réforme agraire


La dynamique échangiste de l’ALENA ALENA Accord de libre-échange nord-américain (en anglais, North American Free Trade Agreement abrégé en NAFTA) nécessite une plus grande spécialisation du Mexique pour plus de commerce. La politique agricole duMexique va donc mettre en oeuvre une réforme de ce secteur pour atteindre une participation de 50 % des terres agricoles mexicaines au « marché commun ». Cette néorégulation [2] libérale opère une transformation rurale profonde :
. fin de la redistribution de terres aux « sans-terres » ;
. privatisation de terres inaliénables ou jusque-là réservées à des communautés
 ; . suppression de subvention aux petites exploitations
 ; . suppression des institutions locales d’aides agricoles
. Cette néorégulation conduit à une réduction drastique de la population agricole qui passe de 27 % au milieu des années 60 à 14 % en 2009. La population mexicaine est ainsi orientée vers un exode rural sans précédent dans l’histoire du pays pour fournir une main-d’œuvre attirante pour des investissements industriels étrangers… qui seront cependant, à l’arrivée, bien moindre que prévu. Entre 2000 et 2005 ce sont en fait 2 millions de paysans déracinés qui émigrent, principalement aux USA pour y servir de main-d’œuvre bon marché.


Le confort des uns au détriment des autres

Les marchés américains et canadiens s’ouvrent d’autant mieux que cela permet d’augmenter le pouvoir d’achat américain et canadien, par l’achat à bas coût de produits transformés, réalisés au Mexique avec la partie des nouveaux exilés des campagnes qui trouvent du travail dans cette industrie d’exportations.
L’ouverture mexicaine, elle, se fait au surplus de produits alimentaires de première nécessité de ces voisins (blé, maïs, canola Canola Le Canola est une variété canadienne de colza qui possède des qualités nutritionnelles supérieures. , soja Soja Glycine max : légumineuse oléoprotéagineuse dont la composition nutritionnelle en matières azotées est l’une des plus riches et des plus complètes. ), subventionnés et donc à bas prix (dans un premier temps…).
Produits de confort (fruit, légume, café…) bon marché pour les uns contre dépendance alimentaire pour les autres. Une dépendance qui apparait dans toute sa violence lorsque les USA décident de d’être moins dépendants pour son pétrole et de favoriser la consommation de biocarburant Biocarburant Carburant produit à partir de la biomasse (matière organique renouvelable). . Le maïs, utilisé pour le bioéthanol, voit alors sa demande exploser et son prix s’élever au point de provoquer des pénuries alimentaires au Mexique.
Cette vulnérabilité alimentaire provoque des réactions sociales qui rejoignent les mouvements déjà actifs de mobilisation contre le levier le plus efficace de domination agricole que les entreprises agroindustrielles américaines, et dans une moindre mesure canadiennes, ont mis en place dés les années 90 : la propriété intellectuelle du vivant, en particulier par le biais des OGM OGM Organisme génétiquement modifié .


Le gouvernement libéral mexicain vote en 2005 une loi de biosécurité des OGM OGM Organisme génétiquement modifié , qui accélère les autorisations de mise sur le marché de semences d’agroindustries américaines. Une importante réduction de la biodiversité des maïs est imposée et développe la dépendance aux semences sous licence, au contrôle et aux prix fixés par les semenciers américains. La vulnérabilité alimentaire mexicaine en augmente d’autant. Propriété intellectuelle sur les OGM OGM Organisme génétiquement modifié et lobbying contre l’étiquetage s’associent à des subventions agricoles massives (19 milliards de dollars pour les USA et 3,7 milliards pour le Canada).



La néorégulation libérale, protectionniste pour les uns et libérale pour les autres, confine donc l’essentiel des avantages de l’ouverture des marchés agricoles aux pays riches. Une situation qui provoque des résistances diverses de la part des populations.
Conscientes ou non de leur situation avantageuse, les majorités américaines et canadiennes sont silencieuses, et seuls des consommateurs activistes et certains petits agriculteurs s’organisent pour critiquer le modèle dominant et proposer d’autres approches. Mais une montée des préoccupations alimentaires porte cette résistance dans une consommation à deux vitesses : biologique ou équivalente pour les plus riches, et industrielle, à bas coûts et de basse qualité pour les moins favorisés.
C’est dans les pays subissant le plus durement ce régime agroalimentaire que s’élève la plus vive contestation et que s’organisent des résistances qui vont du terrain politique et électoral jusqu’à l’émeute, en passant par de nombreuses formes d’activisme et d’association. La vulnérabilité alimentaire subie par le Mexique sous l’influence de l’ALENA ALENA Accord de libre-échange nord-américain (en anglais, North American Free Trade Agreement abrégé en NAFTA) a provoqué et pérennisé plusieurs mouvements paysans durant les deux dernières décennies.
La rencontre des mouvements, certes d’origine différente, du sud et du nord, met en balance le régime agroalimentaire actuel et semble nous diriger vers l’émergence d’un nouveau régime appelé à dépasser les impasses du modèle actuel. Une association complexe qui bénéficie des nouvelles communications et d’une prise de conscience globale et qui trace patiemment un réseau d’actions locales pour une autre relation à l’agriculture et à l’alimentation.


[1] En 2008, ce sont plus de 40 pays qui ont connu des émeutes de la faim, au moment où l’Europe détruit, sans l’avoir consommée, 30 % de sa production alimentaire, et l’Amérique du Nord 40 %.

[2] Plusieurs auteurs renomment la dérégulation par néorégulation pour montrer qu’il ne s’agit pas de moins de règles, mais d’autres règles spécifiques au modèle libéral



Source

  • PECHLANER, Gabriela, OTERO, Gerardo. The Neoliberal food regime : Neoregulation and the new division of labor in north america. Rural sociology, juin 2010, vol. 75, n° 2, p.179-208.


Dans la même rubrique :