L’eau et l’agriculture en milieu désertique : des techniques datant de l’antiquité

Publié le 5 avril 2011, par Caroline Riberaigua

Depuis le Néolithique Néolithique Epoque dite de la « pierre polie » au cours de laquelle l’homme se sédentarise et domestique les espèces végétales et animales. C’est le début de l’agriculture. , l’homme s’est adapté à des environnements hostiles en s’appuyant sur son inventivité et en transformant son environnement.

Drops Imapct

A l’occasion des « Rencontres Internationales Monaco et la Méditerranée » qui succédaient au Forum International de l’eau d’Istanbul , les organisateurs ont choisi de se pencher sur les solutions que pouvaient offrir les civilisations antiques et arabo-musulmanes en termes de gestion de l’eau. En effet, les Romains, comme les Arabes, ont pu conquérir des contrées a priori désertiques grâce au génie technologique et à une gestion raisonnée des ressources en eau. Le pari de ces rencontres était la possibilité de tirer un enseignement de cet héritage technologique pour gérer les futures crises de l’eau.

La transmission d’un patrimoine à la fois matériel (infrastructures permettant la diffusion de l’eau) et immatériel (transmission de savoir-faire) est illustrée notamment par la conquête agricole de la steppe syrienne et son expansion jusqu’à aujourd’hui sur un réseau datant de l’époque byzantine.

Située entre les steppes arides et le croissant fertile Croissant fertile Zone de terres fertiles constituée par la Vallée du Nil en Égypte, la côte levantine et la Mésopotamie , qui a la forme d’un croissant. Le croissant fertile est parfois surnommé le "berceau de la civilisation". , la Badariya syrienne, au sud d’Alep, a un climat présentant des oscillations entre les deux zones climatiques qui la cernent, avec des années à forte hygrométrie et des années de sécheresse. Ces irrégularités, qui rendent difficile le développement du territoire, sont d’autant plus pénibles qu’elles ne sont pas prévisibles.

Néanmoins, on observe depuis le Néolithique Néolithique Epoque dite de la « pierre polie » au cours de laquelle l’homme se sédentarise et domestique les espèces végétales et animales. C’est le début de l’agriculture. une conquête progressive de cet espace (avec un essor considérable à l’époque byzantine [1]) qui passe par différentes techniques de captation et de gestion de l’eau.

Le véritable essor du développement agricole dans la région a cependant lieu à l’époque byzantine avec une innovation hydraulique, les qanats.

Qanat illustration-fr

Les qanats sont des galeries drainantes permettant de capter l’eau des nappes souterraines des plateaux et de la diffuser vers les vallées en contrebas. [2] Cette technologie permet un essor sans précédent de l’exploitation et de l’occupation du sol fondé sur une prise en compte spécifique des ressources dans différentes zones échelonnées d’est en ouest : les deux premières zones, plus proches du plateau, sont vouées à l’agriculture, la première car elle se situe naturellement dans une zone climatique favorable, la seconde parce qu’elle a bénéficié des travaux de drainage de l’eau des qanats. La troisième zone est consacrée à l’élevage par des sédentaires tandis que la quatrième zone, la plus excentrée, est vouée a l’élevage nomade, exception faite de quelques fermes.

Ce système hydraulique, et l’exploitation agricole qui en résulte, perdurent au moins jusqu’au Xe siècle, période où ils sont abandonnés en raison de l’instabilité politique de la région.

L’histoire ne s’arrête pourtant pas là...

En effet, au cours de la seconde moitié du XIXe siècle, le territoire de la Badariya est sous la domination de l’Empire ottoman qui décide d’y installer différentes communautés de l’empire : Alaouïtes, Tcherkesses et Ismaéliens. Ce repeuplement de la région s’est appuyé sur la restauration et la réutilisation des qanats byzantins, après près d’un millénaire d’abandon. En 1930, la quasi-totalité des qanats sont remis en état et fournissent l’eau nécessaire aux cultures et à l’alimentation des hommes et du bétail.

Le peuplement et l’agriculture de la région ont continué à s’appuyer sur les qanats jusque dans les années 1950. Malheureusement, entre 1955 et 1960, la région connaît un épisode de sécheresse sans précédent qui rend nécessaire la mise en place de pompes à eau motorisées en complément des qanats. Si dans des années 1960, à la fin de l’épisode de sécheresse, les qanats peuvent êtres réutilisés, l’utilisation extensive des pompes à moteur va faire progressivement baisser le niveau de la nappe phréatique et rendre les qanats inutilisables. Cette modification du mode d’irrigation, qui impose désormais l’usage de pompes motorisées, a des implications au niveau social dans la mesure où la pompe est un investissement individuel alors que le qanat est forcément collectif.

Néanmoins, si l’on peut regretter l’abandon des qanats, le constat global n’est pas négatif. L’usage des pompes à eau, s’il s’intègre dans une gestion raisonnée de l’eau (utilisation de technologies d’irrigation modernes et choix de cultures moins exigeantes en eau comme celle de l’olivier [3]), peut permettre d’étendre la surface d’irrigation. Notons cependant que si elle dut être récemment abandonnée en Syrie, la technologie du qanat (ou foggara) est toujours utilisée dans certaines régions arides, notamment dans le Sahara algérien [4]


[1] L’Empire byzantin se situe dans la continuité immédiate de l’Empire romain d’Orient. Traditionnellement, on parle de période byzantine à partir du VIe siècle apr. J.-C. Le territoire byzantin comprend l’actuelle Turquie et une partie de la Grèce, avec des extensions dans le Proche-Orient (Mésopotamie et Levant) qui ont quant à elles connu des fluctuations au gré des conquêtes (Arabes, Croisés).

[2] Ce système est appelé foggara en Afrique du Nord, feledj dans le Golfe arabo-persique et Karez au Balouchistan et dans une partie du monde perse.

[3] Pour en savoir plus, voir :AL-DBIYAT, Mohamed,MOUTON, Michel. Eau et peuplement dans les marges arides : le cas de la région de Salamya en Syrie centrale. Stratégies d’acquisition de l’eau et société au Moyen-Orient depuis l’Antiquité, Beyrouth, Presses de l’Ifpo (« Archéologie et histoire de l’Antiquité », no BAH 186), 2009, mis en ligne le 14 septembre 2010

[4] Pour en savoir plus sur l’utilisation des foggaras et les techniques d’irrigation dans le Sahara algérien voir : DJELLOULI TABET, Y. Gestion de l’eau dans les zones arides en AlgérieVèmes rencontres internationales Monaco et la Méditerranée : Gestion durable et équitable de l’eau douce en Méditerranée. Mémoire et traditions, avenir et solutions,Monaco, 2009, p. 127-143.


Source

  • GEYER, Bernard. Maîtrise des eaux souterraines dans la steppe syrienne, de l’expérience byzantine à la gestion moderne. Vèmes rencontres internationales Monaco et la Méditerranée : Gestion durable et équitable de l’eau douce en Méditerranée. Mémoire et traditions, avenir et solutions, Monaco, 2009, p. 127-143.

Dans la même rubrique :