Les Conquistadors donnent mal aux dents

Publié le 29 avril 2011, par Caroline Riberaigua

Une étude récente montre que la conquête espagnole du Pérou a engendré une évolution de l’alimentation des populations indigènes et une détérioration de leur santé dentaire.

Depuis plusieurs années déjà, les recherches anthropologiques semblaient indiquer une détérioration de la santé dentaire des populations indigènes de l’Amérique après la colonisation espagnole. Néanmoins, on ne pouvait pas alors déterminer avec certitude s’il s’agissait de cas ponctuels ou d’un phénomène généralisé. Afin d’en avoir le cœur net, une équipe de recherche péruvienne a mené une étude systématique de la dentition d’un échantillon d’individus statistiquement représentatif.

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Projection orthographique de l’Amérique du sud
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À Morropé, dans la vallée côtière de Lambayeque au Pérou, ils ont examiné 203 individus amérindiens ayant vécu à l’époque précolombienne, et 173 après la conquête espagnole. Des tests statistiques ont permis de valider la représentativité de cette population en termes de répartition par classe d’âge et par sexe.

Les études menées précédemment avaient déjà montré une distinction à l’époque précolombienne dans la dentition des populations avant et après l’avènement de l’agriculture. Il semble en effet que l’augmentation de la part des céréales dans l’alimentation limite l’attrition dentaire et les parodontites, mais augmente le tartre et les caries.

Toutefois, les résultats concernant la dentition des populations colonisées montrent une détérioration de plus grande ampleur. Perte de dents, parodontite Parodontite Inflammation des tissus de soutien de la dent (os alvéolaire de la mâchoire, gencive, cément). , caries et tartre semblent caractériser un stress alimentaire et une évolution de l’alimentation favorisant les glucides au détriment des protides. Si la dégradation est généralisée, on remarque cependant qu’elle est accentuée chez les femmes.

Que s’est-il passé ?

Les réponses à cette question sont apportées par l’étude combinée des données biologiques, archéologiques, historiques (notamment les premiers témoignages sur les us des Indiens) et ethnographiques.

La réorganisation économique du territoire aurait engendré une modification de l’alimentation qui aurait induit cette détérioration.

En effet, les données que nous avons pour l’époque précolombienne montrent que les habitants de Lambayeque avaient réussi à puiser dans le milieu assez hostile de cette côte désertique les ressources permettant une alimentation équilibrée. Ils puisaient l’apport protéiné dans les denrées issues de la pêche, ainsi que de la chasse du lama et d’autres mammifères terrestres. L’apport glucidique était procuré par les produits agricoles : maïs, haricots, etc.

Cet équilibre alimentaire est bouleversé par l’ordre nouveau établi par les conquérants espagnols. Les Amérindiens ne disposent plus de la même autonomie pour accéder aux ressources halieutiques. Les lamas, qui semblent avoir été une des sources protéinées principales avant la colonisation, sont quasiment exterminés dans la région au cours du XVIIe siècle. Enfin, la zone alluvionnaire fertile est exploitée par les colons pour une culture intensive de la canne à sucre au détriment des cultures vivrières. Il semble que la viande, essentiellement du porc plus riche en graisse mais plus pauvre en protéines, soit réservée aux classes supérieures. Or les autochtones sont renvoyés au bas de l’échelle sociale et paupérisés, ce qui explique une modification notable de leur alimentation au profit des sources végétales riches en glucides et favorisant les caries.

L’état particulièrement mauvais de la dentition féminine pose cependant question. La première hypothèse émise par les chercheurs pour expliquer ce fait était la fécondité, les modifications hormonales et les carences induites par les grossesses pouvant être une cause de dégradation de la santé bucco-dentaire. Toutefois, cette hypothèse est infirmée par les analyses démographiques qui montrent que la fécondité des femmes amérindienne de la région de Lambayeque baisse lors de la colonisation espagnole.

La solution à cette énigme est apportée par les données ethnohistoriques. Les bouleversements induits par la colonisation ont perturbé en profondeur la structure sociale jusqu’à la cellule domestique et la représentation des genres. La répartition des tâches entre hommes et femmes est totalement différente entre l’époque précolombienne, où elle semble avoir été relativement équilibrée entre les sexes, et la période coloniale où les femmes se trouvent recluses au sein du foyer et cantonnées à des tâches domestiques. Elles se déplacent peu et leurs activités principales sont l’agriculture et la préparation de la nourriture. Leur alimentation est donc moins diversifiée que celle des hommes, qui ont accès à des sources alimentaires extérieures au foyer, et essentiellement glucidique, ce qui explique qu’elles soient davantage exposées aux caries dentaires.

Les femmes de Morropé connaissent donc une double injustice sur le plan de la santé lors de la colonisation, en tant qu’amérindienne d’une part, et en tant que femme d’autre part.


Source

  • KLAUS, Haagen D., TAM, Manuel D. Oral Health and the Postcontact Adaptive Transition : A Contextual Reconstruction of Diet in Mórrope, Peru. American Journal of Physical Anthropology, 2010, vol.141, n°4, p. 594-609

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