Le banquet chez les Swahilis : construction sociale, joute et enjeux de pouvoir

Publié le 1er juin 2011, par Caroline Riberaigua

Dans la civilisation swahilie, le banquet est un espace de construction sociale. Au-delà du lien social et de la dimension commensale Commensale Attestée dès 1549, le mot est issu du latin médiéval commensalis (compagnon de table) composé de cum (avec) et mensa (table, nourriture).
Le commensal (la commensale au féminin) est la personne avec laquelle on partage ordinairement le repas.
Source : wikipedia
, c’est même le lieu où le pouvoir se gagne, ou se perd... S’appuyant sur les récits de voyageurs, les méthodes ethnohistoriques et l’étude des vestiges archéologiques, une série d’études analyse les ressorts complexes des enjeux de pouvoir autour d’un repas, sur la côte orientale de l’Afrique précoloniale.

Si l’étude que Jeffrey Fleisher a consacrée récemment au sujet est plus spécifiquement centrée sur l’île de Pemba, au large de la Tanzanie, il précise que la civilisation swahilie s’étend de la Somalie au Mozambique et inclut le nord de Madagascar.

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Zone linguistique Swahilie
Vincnet, Moyogo, d’après la carte politique de l’Afrique de Eric Gaba, Licence Creative Commons CC-BY-SA-2.5

Les Swahilis sont un peuple côtier dont l’identité se construit autour de trois axes :

  • une similarité linguistique avec le groupe des langues swahilies, apparenté à la famille de langues africaines bantoue, mais avec des apports de l’arabe et du persan ;
  • l’Islam ;
  • une économie basée en partie sur la pêche et l’agriculture, mais surtout sur le commerce longue distance.

C’est notamment leur qualité de marchand qui confère aux Swahilis un statut particulier au sein des cultures de l’Afrique précoloniale.

Une des caractéristiques des Swahilis, qui frappa les voyageurs visitant la région, est la magnificence de leurs banquets. Le voyageur marocain Ibn Battuta, qui rendit visite au Sheikh de Mogadishu, dans l’actuelle Somalie, vers 1330, fut ébloui par la richesse du festin offert par le Sheikh dans lequel défilaient les plats de riz, de viandes, de légumes et de fruits, mais également par l’apparat et la générosité du souverain qui lui offrit de beaux vêtements pour venir à son banquet.
Le faste des banquets transparaît dans les vestiges tels que la vaisselle luxueuse dans laquelle les mets étaient servis, céramique de facture locale, mais aussi céramique d’importation, de Perse, voire de Chine.

Ce type de banquet, dans lequel le souverain assure en quelque sorte sa légitimité par sa munificence Munificence Qualité de grandeur et de faste dans la générosité, attribuée en particulier au souverain envers le peuple ou les invités. envers le peuple, s’inscrit à la fois dans la tradition swahilie et dans les standards d’hospitalité de l’Islam. En effet, d’après le philosophe et historien arabe Ibn Khaldoun (1332-1406), la générosité et l’hospitalité font partie des principales qualités du souverain.
Il faut cependant souligner que dans le monde islamique médiéval, auquel les Swahilis participaient activement, ces devoirs d’hospitalité ne se limitaient pas au souverain, mais s’étendaient aussi aux marchands, ainsi qu’à toute personne devant maintenir un réseau de contacts, urbain ou interurbain.

Il est toutefois un type très particulier de banquet, non tant dans sa forme que dans son but, qui est plus spécifiquement swahili : le banquet de prise de pouvoir. Plus que la manifestation de richesse permettant d’asseoir l’autorité économique ou politique, le banquet de prise de pouvoir est une arène où le pouvoir se joue.

Dans son essai consacré au banquet en contexte africain, Michael Dietler définit le banquet de prise de pouvoir comme une activité commensale Commensale Attestée dès 1549, le mot est issu du latin médiéval commensalis (compagnon de table) composé de cum (avec) et mensa (table, nourriture).
Le commensal (la commensale au féminin) est la personne avec laquelle on partage ordinairement le repas.
Source : wikipedia
ayant pour but l’acquisition ou le maintien d’un capital symbolique, ou économique. D’après une description ethnohistorique du XVIIIe siècle des banquets de la ville de Vumbaa Kuu, au Kenya, tout homme voulant changer de rang ou de statut devait se lancer dans une série de cérémonies particulièrement chères comprenant d’énormes festins, jusqu’à une ultime fête où il acquérait le titre de « celui qui fait les choses ».
Mais la situation peut encore se compliquer car l’hôte peut se voir opposer un challenger. Le festin peut alors prendre une forme compétitive où les rivaux tentent de s’humilier l’un l’autre par des échanges agressifs d’hospitalité.
L’hôte peut également profiter du banquet pour défier un des invités.

Auteur d’un ouvrage dont on pourrait traduire le titre par « Banquet et révolte : réjouissances, rébellion et conscience populaire sur la côte swahilie, 1856-1888 », Jonathon Glassman nous relate un comportement aussi étrange que savoureux : parfois, s’il s’avère qu’un des invités est une personne bien connue pour avoir elle-même offert d’importants festins, l’hôte prend un bol de curry et... le verse intégralement sur l’invité, ouvertement, au vu et au su de tous. Il vide complètement le bol, ruinant le costume de l’invité, à qui il offre en échange un beau costume neuf. L’invité défié ne jettera cependant pas le costume tâché avant d’avoir tenu un banquet de revanche.

Les manifestations de domination via le banquet peuvent prendre encore d’autres formes, non moins étonnantes. Par exemple, la mosquée de Chwaka, sur l’île de Pemba, contient une riche collection de céramiques fines, notamment de la céramique d’importation provenant de Perse. Pourquoi cette céramique dans une mosquée ? La céramique de luxe est souvent analysée comme une manifestation de richesse, toutefois, ici, comme souvent sur le territoire des Swahilis, ces vestiges céramiques ont une symbolique plus complexe.
En effet, cette céramique est le souvenir du banquet fastueux que donna le souverain de Pemba à l’occasion de la construction de la mosquée, dont l’architecture remarquable veut rivaliser avec celles des grands centres du continent, en particulier Kilwa. La présence de la céramique est donc là pour rappeler aux résidents de Chwaka qu’ils sont redevables au souverain pour sa générosité.

Ces joutes par banquets interposés ne se limitaient pas à des rivalités entre individus, mais pouvaient aussi opposer des villes. Ainsi, les habitants de Kua invitèrent les habitants de Kintamani à un banquet qui dura sept jours pour pouvoir s’en venger.

Un exemple de gestion des conflits à méditer...


Source

  • FLEISHER, Jeffrey. Rituals of Consumption and the Politics of Feasting on the Eastern African Coast, AD 700-1500. Journal of World Prehistory, 2010, vol. 23, p. 195-217.
  • DIETLER, Michael. Theorizing the feast : Rituals of Consumption, Commensal Politics, and Power in African Contexts. Feasts : Archaeological and ethnographic perspectives on food, politics, and power. Washington DC, Smithsonian Institution Press, 2001, p.65-114.
  • GLASSMAN, Jonathon. Feasts and Riots : Revelry, rebellion, and popular consciousness on the Swahili Coast, 1856-1888. Portsmouth, Heinemann, 1995.

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