Mortalité des abeilles : effet cocktail entre pesticides et pathogènes

Publié le 1er juillet 2011, par Dominique Vachez

Le syndrome d’effondrement des colonies d’abeilles domestiques (Apis mellifera) constaté depuis une quinzaine d’années en Amérique comme en Europe, avec un pic en 2006/2007, a conduit les chercheurs à s’interroger sur les multiples facteurs responsables de cette surmortalité.

Les insectes, et plus particulièrement les abeilles (domestiques ou sauvages), détiennent un rôle clé dans la reproduction des végétaux. Ces pollinisateurs participent à la fécondation de plus de 80 % des plantes à fleurs et 35 % de nos aliments d’origine végétale en dépendent pour leur production.

Dans certains pays, faute de pollinisateurs en nombre suffisant, la pollinisation doit s’effectuer à la main (Chine) ; dans d’autres (Etats-Unis) on doit transporter des ruchers entiers sur des milliers de kilomètres (apiculture transhumante). Il s’avère donc indispensable de pouvoir préserver ce capital écosystémique.

Il est généralement admis que c’est la combinaison de divers facteurs, biologiques (biodiversité réduite, organismes entomopathogènes), chimiques (pesticides Pesticides Produits phytopharmaceutiques utilisés pour la prévention, le contrôle ou l’élimination d’organismes vivants nuisibles pour les végétaux ou pour la conservation des produits végétaux. et autres polluants) ou physiques (changement climatique, rayonnement électromagnétique), qui est à l’origine du dépérissement des colonies.

Il n’existe pas de définitions normalisées au niveau international pour caractériser les différents symptômes aboutissant au dépeuplement des ruchers.

Dans toutes les études relatives aux disparitions des abeilles, il est préférable de considérer l’état sanitaire au niveau de l’ensemble d’une colonie et non de chaque individu d’une colonie. Les seuls critères à retenir sont le taux de mortalité (pourcentage de colonies mortes) et le taux de morbidité Morbidité Nombre d’individus malades ou de cas de maladies enregistrées dans une population pendant une période donnée (pourcentage de colonies malades), les autres termes restant trop imprécis : dépérissement, affaiblissement, dépopulation, effondrement…

Les mêmes termes peuvent recouvrir des situations analogues ou disparates et ne facilitent pas l’exploitation d’enquêtes comparatives.

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Etats d’anormalité d’une colonie
Crédit : Afssa (2008)


Les disparitions d’abeilles résultent d’intoxications aiguës ou d’infections mortelles, mais aussi de l’incapacité à s’orienter et à rejoindre la colonie (intoxications chroniques).

Des chercheurs de l’INRA INRA Institut national de la recherche agronomique ont par exemple mis en évidence que l’interaction de deux agents, chimique et biologique, rarement mortels isolément, entraîne d’importants affaiblissements de colonies d’Apis mellifera.
Il s’agit d’un insecticide systémique Systémique Qui s’étend à l’ensemble d’un organisme.  [1], l’imidaclopride (substance de la famille des néonicotinoïdes, introduite en France en 1994) et d’une microsporidie, Nosema ceranae (champignon unicellulaire). Leur effet synergique a pour conséquences une baisse du système immunitaire de la colonie par perturbation du métabolisme enzymatique et un accroissement significatif du taux de mortalité individuelle.

D’autres insecticides systémiques (thiaméthoxame, clothianidine, fipronil, thiaclopride) ont été soupçonnés d’interagir et ont été étudiés pour leurs effets sublétaux [2] et comportementaux (neurotoxiques) à faible dose. Même s’ils restent autorisés par l’Union européenne, leur usage a été suspendu ou annulé sur certaines cultures dans plusieurs pays d’Europe, dont la France.

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Colony Collapse Disorder/Syndrome d’effondrement des colonies
Crédit : PhOtOnQuAnTiQuE. Certains droits réservés (licence Creative Commons)

On doit également tenir compte de la persistance dans les sols ou dans les ruches des résidus de tous les pesticides Pesticides Produits phytopharmaceutiques utilisés pour la prévention, le contrôle ou l’élimination d’organismes vivants nuisibles pour les végétaux ou pour la conservation des produits végétaux. accumulés au cours du temps (insecticides, acaricides, fongicides) et de leurs interactions avec les parasites et les pathogènes affectant les abeilles. Ces aspects ont été abordés lors de la 1re Conférence internationale sur le contrôle, la biologie et la santé des pollinisateurs (université de Pennsylvanie, 24-28 juillet 2010).

Le Programme des Nations-Unies pour l’environnement (PNUE/UNEP), dans un nouveau rapport rendu public en mars 2011, liste plus d’une douzaine de facteurs expliquant le déclin des populations d’abeilles et autres espèces pollinisatrices.

Un inventaire des causes de mortalité des colonies a été réalisé par l’Afssa Afssa Agence française de sécurité sanitaire des aliments (devenue Anses Anses Agence nationale de sécurité sanitaire de l’alimentation, de l’environnement et du travail depuis 2010) dans un rapport présenté lors d’un colloque en juin 2009 ("Mortalités, effondrements et affaiblissements des colonies d’abeilles") et basé sur des enquêtes et une analyse bibliographique.
On y recense pas moins d’une quarantaine de facteurs pouvant expliquer les phénomènes de mortalité anormale et d’affaiblissement touchant les abeilles, en distinguant bien les épisodes de surmortalité selon la saison hivernale ou estivale. Des organismes pathogènes comme l’acarien Varroa destructor (agent de la varroase), le virus de la paralysie chronique ou les champignons Nosema (agents de la nosémose) sont souvent cités comme responsables de la perte de colonies d’abeilles.

L’Afssa Afssa Agence française de sécurité sanitaire des aliments et l’INRA INRA Institut national de la recherche agronomique ont par ailleurs contribué à une étude paneuropéenne, à la demande de l’AESA AESA Autorité européenne de sécurité des aliments /EFSA EFSA European Food Safety Authority , pour analyser les résultats de différents programmes de surveillance des abeilles dans 24 pays d’Europe (étude menée par 7 pays partenaires : France, Allemagne, Italie, Slovénie, Suède, Suisse et Royaume-Uni). Cependant, à l’heure actuelle, les protocoles ne sont pas suffisamment homogènes et les données assez représentatives pour pouvoir en tirer des conclusions généralisables.

Les recommandations de l’Afssa Afssa Agence française de sécurité sanitaire des aliments comme de l’AESA AESA Autorité européenne de sécurité des aliments vont dans le sens :

  • d’un renforcement du réseau de surveillance épidémiologique à l’échelle française et européenne
  • d’une normalisation des systèmes d’épidémiosurveillance et d’une harmonisation des indicateurs de performance utilisés
  • d’une organisation de la filière apicole et de sa réglementation
  • d’une évaluation multifactorielle des mortalités
  • d’une collaboration accrue entre apiculteurs et agriculteurs autour des pollinisateurs.

En France, le Centre National du Développement Apicole (CNDA) est devenu en 2009 l’« Institut technique et scientifique de l’apiculture et de la pollinisation - Institut de l’abeille », ou « ITSAP - Institut de l’abeille » [3].
Une estimation des taux de pertes hivernales des colonies est réalisée par l’ITSAP chaque année au niveau national depuis l’hiver 2007/2008.

Le réseau COLOSS (pour Prevention of COlony LOSSes ou Prévention des pertes de colonies) regroupe des chercheurs du monde entier et des acteurs du développement apicole qui ont pour but de mieux maîtriser ce phénomène.

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Abeille butinant une fleur d’amandier
Crédit : ComputerHotline. Certains droits réservés (licence Creative Commons)

Les autorisations de mise sur le marché des pesticides Pesticides Produits phytopharmaceutiques utilisés pour la prévention, le contrôle ou l’élimination d’organismes vivants nuisibles pour les végétaux ou pour la conservation des produits végétaux. , qui se satisfaisaient jusqu’à maintenant d’études écotoxicologiques sur une seule substance, devraient être reconsidérées pour évaluer les effets toxiques des combinaisons les plus répandues sur le terrain. Pour cela, des procédures de suivis post-homologation des produits phytosanitaires sont à mettre en oeuvre.


Sources


[1] Produit se diffusant dans le système vasculaire à partir des feuilles ou des racines, et pouvant se retrouver dans le pollen ou le nectar des fleurs butinées par les abeilles.

[2] Effet sublétal : effet d’un produit obtenu à une dose sublétale ne provoquant pas de mortalité immédiate et massive, mais un affaiblissement progressif et des troubles du comportement incompatibles avec la pérennité de la colonie.

[3] L’ITSAP a été créé à la suite des préconisations du rapport Saddier "Pour une filière apicole durable - Les abeilles et les pollinisateurs sauvages" (octobre 2008)


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