L’archéologie au secours d’une agriculture durable

Publié le 8 septembre 2011, par Caroline Riberaigua

Si l’archéologie s’est souvent intéressée aux cataclysmes et à la chute des civilisations, elle offre aussi des exemples de réussite qui peuvent offrir des solutions pour le présent, en particulier dans la gestion des ressources et la subsistance dans des environnements difficiles. C’est ce que montre Erika Guttman-Bond dans une synthèse proposée sur le sujet dans la revue World Archaeology.

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Un moulin à farine sur le site byzantin de Mampsis, désert du Neguev, Israël
Crédit photo : Ian W. Scott. Certains droits réservés : Licence Creative Commons CC BY-NC-ND 2.0

Qu’il s’agisse des civilisations de l’Amérique précolombienne pour l’agriculture en zone humide, ou des systèmes d’irrigation développés en milieu désertique au Proche Orient, les connaissances qu’apporte l’archéologie sur les techniques utilisées dans le passé offrent de nouvelles perspectives pour une agriculture durable Agriculture durable Système de production agricole préservant les ressources naturelles et la diversité biologique et limitant l’usage des pesticides et des engrais susceptibles de perturber l’équilibre des écosystèmes. . Cette durabilité s’appuie d’une part sur une gestion raisonnée des ressources, d’autre part sur des techniques ne nécessitant pas le recours aux énergies fossiles, limitées et polluantes. Outre la préservation de l’environnement et des ressources, elles sont donc économiquement viables et offrent donc des solutions pertinentes, en particulier pour les pays en développement connaissant parfois des conditions climatiques difficiles.

Des exemples particulièrement significatifs, voire surprenants, sont fournis par des recherches en archéologie expérimentale en zone humide. Alors que les zones marécageuses sont aujourd’hui considérées comme un obstacle à l’agriculture, nécessitant drainage et travaux considérables, on a découvert, dès les années 1960, que ces zones étaient cependant exploitées dans l’Amérique précolombienne, notamment autour du Lac Titicaca. Une équipe de recherche a donc tenté de reconstituer l’environnement du lac tel qu’il était à l’époque précolombienne et y a pratiqué une agriculture selon les techniques connues à l’époque. 82000 ha ont donc été cultivés de manière continue en utilisant comme seuls fertilisants les ressources offertes par le lac, en particulier des algues fixant l’azote. En ce qui concerne la culture des pommes de terre, le rendement des archéologues s’est avéré plus de deux fois supérieur à celui des paysans dont les techniques ont en outre le désavantage d’épuiser les sols au bout de quatre ans.
Un autre système d’irrigation adaptée aux zones humides est celui des jardins flottants ou chinampas

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Chinampa moderne à Xochimilco, Mexico
Crédit photo : Magnus Manske, certains droits réservés : licence Creative Commons CC BY-SA 3.0

développés par les Aztèques, mais toujours en vigueur dans la vallée de Mexico. Il s’agit d’un réseau de canaux et d’îlots artificiels de boue limoneuse mis en place dans les zones lacustres. On estime que les chinampas subsistant aujourd’hui pourraient à eux seuls suffire à au moins 25 % de l’approvisionnement de Mexico en légumes, malheureusement plutôt que la promotion de cette agriculture traditionnelle, le gouvernement préfère subventionner les tracteurs et les fertilisants chimiques qui polluent l’eau.

Si certaines terres seront peut-être bientôt immergées, un des problèmes pressants induits par le réchauffement climatique est la désertification. Là encore, les recherches archéologiques nous montrent que les civilisations du passé ont développé des solutions pour pratiquer une agriculture en milieu extrême. Les vestiges de fermes d’époque nabatéenne (antiquité) ou byzantine ont été découverts dans le désert du Neguev (Israël), dans des zones particulièrement arides. Les fouilles ont montré que l’agriculture était possible grâce à un ingénieux système consistant en des canaux drainant les cours d’eau de zones montagneuses jusqu’aux fermes de la vallée, via différents paliers ou terrasses, associés à des citernes souterraines. Une autre technologie particulièrement intéressante pour puiser les eaux souterraines et permettre une agriculture en milieu aride est celle des qanats.

Outre l’archéologie, l’ethnohistoire ou l’observation de méthodes agricoles traditionnelles peut également être une source d’inspiration pour le développement durable. Par exemple, la culture associée peut permettre une agriculture à la fois intensive et durable. Un exemple clé est l’association entre les cultures du maïs, des haricots et des courges en Amérique, appelées par les Amérindiens (Iroquois, Hurons) « les trois soeurs ». Le maïs croît le premier. La tige du maïs sert de tuteurs aux haricots qui présentent quant à eux l’atout de fixer l’azote dans le sol en l’enrichissant. Les courges ont quant à elles de grandes feuilles évitant que les sols ne soient lessivés et érodés par les pluies.

On a trouvé également des exemples de cultures associées dans de très anciens traités d’agriculture chinois datant de l’époque des royaumes combattants (475-221 av. J.-C). Les traités chinois étendent parfois cette association des cultures végétales à l’élevage animal, notamment la riziculture et l’élevage des carpes : les carpes se nourrissent des mauvaises herbes poussant dans les rizières et leurs déjections servent d’engrais pour le riz.

Ces expériences contredisent l’argument de certaines sociétés agronomiques arguant qu’une agriculture durable Agriculture durable Système de production agricole préservant les ressources naturelles et la diversité biologique et limitant l’usage des pesticides et des engrais susceptibles de perturber l’équilibre des écosystèmes. est un luxe que ne peut s’autoriser un monde où des gens souffrent de la faim. Ces méthodes traditionnelles permettent une agriculture à la fois durable et intensive, assurant la sécurité alimentaire Sécurité alimentaire Disponibilité de produits alimentaires en quantité suffisante pour assurer l’approvisionnement d’une population et subvenir à ses besoins nutritionnels. des populations.


Source :

  • GUTTMANN-BOND Erika. Sustainability out of the past : how archaeology can save the planet. World Archaeology. 2010, vol. 42(3), p. 355-366

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