Y a-t-il eu une révolution dans les pratiques alimentaires et pastorales à la fin du Néolithique ?

Publié le 25 novembre 2011, par Caroline Riberaigua

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Représentation égyptienne de la traite d’une vache
Crédit photo : Institut international de recherche sur l’élevage ILRI. Certains droits réservés : Licence Creative Commons CC BY-NC-SA 2.0

Dans un article paru dans le dernier numéro du Journal of World Prehistory, Arkadiusz Marciniak examine, à la lumière des fouilles récentes, la théorie de la « révolution des produits secondaires », développée depuis 1981 par Andrew Sherratt et étudiée également ensuite par Haskel Greenfield.

La première « révolution » agricole et alimentaire de l’humanité serait la révolution néolithique Néolithique Epoque dite de la « pierre polie » au cours de laquelle l’homme se sédentarise et domestique les espèces végétales et animales. C’est le début de l’agriculture. , qui peut être considérée comme une révolution culturelle et sociale : les hommes domestiquent les animaux et les plantes, inventent l’agriculture et intensifient l’élevage. Quittant leur statut de chasseur-cueilleur pour celui d’éleveur et/ou d’agriculteur, ils maîtrisent davantage leurs ressources alimentaires et peuvent se sédentariser.

Moins profonde, mais néanmoins fondamentale, la « révolution des produits secondaires » serait, selon Sherratt, le passage d’un mode d’élevage dédié à la production de viande à un mode reposant sur l’exploitation des produits secondaires des animaux : le lait, la laine, voire la force de traction. Cette phase aurait eu lieu bien après la domestication. Ne nécessitant pas la mise à mort des animaux pour en exploiter les ressources, elle en aurait optimisé le rendement. De ce fait, elle aurait permis un développement économique accru, ainsi que la conquête de nouveaux territoires, en particulier grâce à l’essor de la traction animale. Les témoignages sur lesquels s’appuie Sherrat pour confirmer l’existence de cette phase de révolution des produits secondaires sont, dans un premier temps :

  • les représentations de chariots, que ce soit sous forme picturale ou de modèle réduit, qui confirment l’exploitation de la force de traction ;
  • les scènes figurant la traite des vaches ou l’apparition de céramiques dédiée à la collecte du lait ;
  • L’exploitation de la laine, soulignée par les rares vestiges textiles découverts dans certains contextes propices à la conservation des matériaux organiques, généralement situés en Europe.

Toutefois, l’argument le plus percutant des défenseurs de la thèse de la révolution des produits secondaires s’appuie surtout sur les témoignages archéozoologiques, en particulier le profil d’abattage que l’on peut déduire des dépôts osseux. L’étude des os peut apporter bien entendu des informations sur les espèces domestiquées et consommées, et sur le mode de mise à mort identifiable notamment par les traces de découpe bouchère. Mais, le profil d’abattage permettrait aussi de connaître le but de l’élevage. Par profil d’abattage, on entend la répartition par sexe et par âge des animaux abattus. Les profils de référence, modélisés par Payne pour les ovins et les bovins (il n’y a pas a priori de produit secondaire issu du porc), ont été définis à partir de l’étude de pratiques contemporaines :

  • L’élevage pour la viande présente un profil d’abattage dominé par des mâles âgés de 1,5 an à 2 ans.
  • L’élevage pour la laine montre une distribution symétrique des sexes avec un âge d’abattage allant de 6 ans à plus.
  • L’élevage pour le lait montre une proportion égale ou supérieure à 50 % de femelles âgées au moins de 5 ans.
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Bucrânes surmodelés de Catal Hüyük, Agrora Museum.
Crédit photo : Stipich Béla. Certains droits réservés : Licence Creative Commons CC BY-SA 3.0

En s’appuyant sur ces modèles, Arkadiusz Marciniak réexamine les résultats des travaux récents menés en Anatolie Anatolie Péninsule constituant la partie asiatique de l’actuelle Turquie. (Çatal Hüyük), dans les Balkans et en Europe centrale, qui prennent en compte, outre le profil d’abattage, la distribution anatomique des os et la taphonomie Taphonomie Étude des différents processus que subit un organisme après sa mort. .

On observe alors des phénomènes très différents et les choses semblent plus compliquées que prévu. En Anatolie Anatolie Péninsule constituant la partie asiatique de l’actuelle Turquie. comme en Europe, on note une différence dès le Néolithique Néolithique Epoque dite de la « pierre polie » au cours de laquelle l’homme se sédentarise et domestique les espèces végétales et animales. C’est le début de l’agriculture. ancien, entre les pratiques liées à l’élevage des ovins et des caprins et celui des bovins. Si les données ostéologiques des chèvres et des moutons peuvent correspondre au modèle de Sherrat avec une production initiale dédiée aux produits primaires, c’est-à-dire la viande, on se rend compte que pour les bovins il ne s’agit pas seulement d’une question d’alimentation, mais que l’abattage des bêtes et leurs éventuels modes de consommation s’inscrivaient dans un contexte rituel. En effet, seules certaines parties des animaux étaient consommées, d’autres subissant un traitement lié à des pratiques cultuelles comme le surmodelage des bucranes Bucranes Crânes de bœuf intégrés aux sanctuaires sur le site anatolien de Çatal Hüyük.  [1]

Haskel Greenfield a étudié la théorie de Sherrat en pratiquant une étude systématique des vestiges archéozoologiques de différents sites situés dans les Balkans. A partir de la théorie de la révolution des produits secondaires, il déduit l’hypothèse suivante : en principe, en observant la répartition des espèces dans les vestiges ostéologiques, on devrait constater une progression des espèces produisant des produits secondaires comme les bovins et les caprins, au détriment des espèces qui ne sont exploitées que pour leur viande comme le porc. Par ailleurs, l’exploitation d’animaux pour le lait devrait avoir pour corollaire l’apparition d’animaux en bas âge dans les restes osseux.
Mais le résultat de ses recherches tend à infirmer le modèle proposé. En effet, le profil initial n’indiquait pas une production dédiée à la viande ; en outre, on ne note pas de décroissance de la production de porc au profit des espèces productrices de lait ou de laine, à la fin de la période. On avait en quelque sorte un profil mixte.

Les études menées en Pologne montrent que, si les résultats des sites les plus anciens peuvent correspondre au modèle de Sherratt, on observe ensuite une grande hétérogénéité de profils en fonction des sites.

Si l’on doit lui concéder une valeur d’hypothèse heuristique Hypothèse heuristique Hypothèse admise provisoirement et servant de fil directeur à une recherche, indépendamment de sa vérité absolue. , la théorie de la révolution des produits secondaires telle qu’elle a été émise originellement doit être considérablement nuancée, voire révisée. On note que, tout comme la révolution néolithique Néolithique Epoque dite de la « pierre polie » au cours de laquelle l’homme se sédentarise et domestique les espèces végétales et animales. C’est le début de l’agriculture. , il ne s’agit pas d’une évolution continue depuis une source commune, mais d’une évolution des pratiques qui apparaît dans des foyers distincts et s’exprime de manière extrêmement variée.

Notons que le modèle de Sherratt va à l’encontre de certains travaux récents qui semblent montrer que la consommation de lait aurait précédé, en Europe, la domestication du bétail (voir Les premiers consommateurs de lait).

Pour des périodes aussi anciennes, où peu de témoignages subsistent, il est nécessaire d’élaborer des scénarios pour pouvoir les confirmer ou les infirmer, c’est ainsi qu’avance la science. Gageons que les recherches futures nous permettront de mieux comprendre les processus de domestication et les relations ayant existé entre l’homme et l’animal.


[1] A Çatal Hüyük, on a découvert des bâtiments portant un décor intérieur composé de reliefs en argile figurant des femmes parturientes, associées à des têtes de taureau modelée en argile sur de véritable crânes de bovins. Une des hypothèses expliquant cette association, qu’on trouve dans plusieurs autres lieux sous différentes formes, serait l’existence d’un culte du taureau associé à celui de déesses-mères. La pratique du surmodelage de crânes existe dans plusieurs cultures, notamment pour les crânes humains dans le cadre du culte des ancêtres. On en a découvert au Levant des exemples datables du VIIe millénaire avant J.-C. Cette pratique est attestée aussi chez les Iatmul en Papouasie.


Sources

  • MARCINIAK, A. The Secondary Product Revolution : Empirical Evidence and its Current Zooarcheological. Journal of World Prehistory, 2011, Vol. 24, p. 117-130.
  • SHERRATT, A.Plough and Pastoralism : Aspects of the secondary product revolution. In HODDER, I.. ISAAC, G.HAMMONDS, N. Pattern of the Past, Cambridge, Cambridge University Press, 1981, p. 261-306.
  • PAYNE, S. Kill-off patterns in sheep and goats : The Mandible from Asvan Kale.Anatolian Studies. 1973, Vol. 23, p. 281-303.

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