Une Europe agricole post-productiviste ?

Publié le 14 août 2009, par Philippe Drouin

A sa mise en place en 1962, la politique agricole commune (PAC) de l’Union européenne, légitime et organise le productivisme agricole en Europe. A partir des années 80, les réformes de la PAC vont progressivement modifier cette orientation. L’Europe serait-elle devenue post-productiviste ?

L’agriculture européenne, comme celle des Etats-Unis, est massivement subventionnée depuis de longues années. Une politique faite pour favoriser l’industrialisation des campagnes à l’intérieur de l’Union, mais devenue difficile à gérer ; une politique fortement anti-concurrentielle pour les pays du Sud dont le développement doit passer, au moins en partie, par des échanges agricoles équitables. La PAC s’est donc engagée dans des réformes de ces aides financières, en découplant progressivement les aides des quantités produites pour abaisser la surproduction. Mais ces réformes s’attaquent à un héritage pesant. Quatre auteurs choisissent l’exemple de l’histoire du sucre en Angleterre pour mieux comprendre le contexte et les effets des réformes en cours.


Au début du vingtième siècle, la société britannique édouardienne, grande consommatrice de sucre de canne comme de betterave, en est l’une des premières importatrices. Lorsque la première guerre mondiale va mettre en péril cet approvisionnement, une politique d’autonomie va subventionner la culture de betterave et l’installation de raffinerie de sucre de canne en provenance des colonies antillaises. En une vingtaine d’année les surfaces de culture et le nombre de raffineries augmentent massivement et des acteurs agro-industriels puissants émergent en Angleterre et aux Antilles. Ceux-ci vont, dès lors, constituer un important lobby, d’autant que l’industrie sucrière anglaise devient ainsi exportatrice. Avec la fin de la seconde guerre mondiale et bientôt la construction de l’Europe, ce modèle productiviste généralisé va donc s’imposer, et c’est dans ce cadre que la mise en place de la PAC va progressivement prendre le relais des politiques nationales.


Ce n’est qu’à partir des années 80 que la PAC va commencer sa réorientation. L’Europe veut en effet réduire le coût de la gestion des importants surplus agricoles et, prenant progressivement acte des critiques environnementales du modèle agro-industriel productiviste, veut également imposer de nouvelles pratiques agricoles. Enfin, avec la création de l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce en 1995, la volonté de libéralisation globale se trouve en contradiction avec les effets protectionnistes des aides agricoles. Les libéraux européens font alors écho à l’hostilité des pays en développement contre ce qu’ils considèrent comme un anachronisme coûteux. Le sucre, encadré par des quotas qui limitent les surplus et défendu par des intérêts financiers de poids, conserve cependant pour quelques temps un traitement de faveur. Mais en 2003, l’agro-industrie sucrière fait figure de dernier bastion du productivisme. La critique de nombreux acteurs va alors se concentrer sur les conséquences de la consommation de ce produit superflu sur la santé publique. Dans le même temps, des entreprises et des groupements de consommateurs appellent à considérer le prix trop élevé du sucre, qui, s’il était soumis à une concurrence non faussée, pourrait baisser. En 2005, le programme de réforme de l’industrie sucrière est adopté, avec un étalement d’aides à la restructuration jusqu’en 2009/2010. Les surfaces cultivées régressent depuis lors et plusieurs raffineries ont déjà fermé.


S’il semble donc que la PAC productiviste ait vécue, on perçoit, par l’exemple du sucre, les raisons de la lenteur des mutations pour lesquelles une simple prise de conscience ne suffit pas. Une formidable mobilisation d’intérêts sociaux nouveaux, et parfois opposés, sont nécessaires pour affronter l’inertie d’acteurs industriels dont la position, parfois la rente de situation, s’est construite sur le temps long, dans une société qui a disparu. Mais combien faut-il de temps pour que les effets d’un modèle abandonné disparaissent également ?




Source

  • WARD, N. JACKSON P., RUSSELL P. et al. Productivisme, post-productivisme and European agricultural reform : the case of sugar. Sociologia Ruralis, april 2008, vol. 48, n° 2, p. 118-132.

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