Tahiti. Sa mer, son soleil et.. son obésité

Publié le 20 avril 2009, par Philippe Drouin

Depuis 2002, près de 40 % de la population tahitienne sont concernés par l’obésité alors qu’ils n’étaient que 19 % en 1986. Un lourd problème de santé publique pour la Polynésie française si on considère les prévalences française (11, 3 % en 2003, 16,9 en 2007 données ENNS ENNS [Étude nationale nutrition santé|http://www.invs.sante.fr/publicatio...] ) ou même américaine (30 %).

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Tahiti
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Pour comprendre ce glissement, il faut remonter loin, aux origines d’une tradition alimentaire que les Tahitiens, et plus particulièrement les Ma’ohi (Maori), partagent avec la quasi-totalité des populations polynésiennes originelles.

Avant la venue des premiers européens, avant la colonisation, les populations polynésiennes connaissent un régime alimentaire alterné par l’abondance et la disette. Ce phénomène n’est pas connu de cette seule région du monde, mais il produit ici une culture alimentaire valorisant particulièrement le surpoids, marqueur tant esthétique que de position sociale. Être gros, gras, c’est être imposant et plutôt beau. Manger, dans le cadre de cette alternance de « vache grasse » et de « vache maigre », fait de la profusion le lieu du plaisir autant que celui du stockage de longue durée par l’engraissement. Les jeunes adultes, plutôt socialement avantagés, font l’expérience d’un rite d’engraissement, le ha’apori, durant lequel une prise de nourriture continue, lourde mais légèrement liquéfiée, s’associe à l’absence totale d’exercice, durant des semaines, jusqu’à atteindre un surpoids considérable à la limite des difficultés respiratoires. Une forme d’engraissement utilisé probablement pour entreprendre les longs voyages marins des premiers polynésiens, du fait de l’impossibilité de conserver la nourriture sur de longues périodes.

On perçoit ainsi la longue histoire culturelle qui nourrit la beauté de surpoids et l’expression du rang social d’une obligation à organiser des festins, parfois ruineux, ou chaque convive doit pouvoir ingérer la quantité de nourriture dont il a besoin, quelle qu’elle soit, pour atteindre le bien-être d’une sensation de satiété totale, presque définitive. Les premiers colons seront impressionnés par cette gloutonnerie autant, probablement, que par la beauté des tahitiennes les plus minces, car très jeunes.

Mais les changement de comportements alimentaires sont minces et lents, alors que la société traditionnelle a par ailleurs profondément changé du fait de la colonisation puis de la mondialisation.
Tout au long des deux derniers siècles, les tahitiens ont vu leur consommation alimentaire se libérer de la contrainte des périodes de disette grâce à l’importation de produits agricoles. On peut ainsi manger en abondance tout au long de l’année, tout au long de sa vie. Une surconsommation qu’a aidé la conversion au christianisme en vidant de leur sens les rituels traditionnels de dons et de contre-dons et en éliminant des tabous alimentaires temporaires qui limitaient les excès. Favorisant, comme souvent, l’exacerbation des inégalités, la modernité économique, avec des aliments bon marché en profusion, a provoqué un engraissement continu des classes les plus défavorisées. Cette population reste en effet plus conservatrice des représentations traditionnelles du corps lourd et gras, et de la surconsommation alimentaire qui s’y associe. Les médias ne valorisent pourtant pas moins à Tahiti qu’ailleurs la culture occidentale du corps. Mais lorsqu’on considère l’impact de cette image de soi et de l’autre sur l’obésité occidentale, on comprend aisément que sa présence dans l’imaginaire des tahitiens n’y soit pas plus opérante.

Si « l’exemple tahitien permet de vérifier que l’alimentation est bien à considérer comme un lieu de normalisation sociale », il offre aussi l’exemple précis des conséquences sociales et sanitaires d’une rapide mondialisation sur les équilibres fragiles des écosystèmes humains.




Source

  • SERRA-MALLOL, Christophe. Bien manger, c’est manger beaucoup : comportements alimentaires et représentations corporelles à Tahiti. Sciences sociales et santé, 2008, vol. 26, 4.

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