Biocarburants : manger ou conduire...

Publié le 18 septembre 2009, par Philippe Drouin

Les biocarburants sont de plus en plus controversés. Le réchauffement climatique, mais surtout la dépendance au pétrole et la recherche de nouveaux débouchés agricoles ont imposé en Europe et aux Etats-Unis depuis 2000 des politiques de soutien au développement des biocarburants. Deux types de biocarburants complètent les deux carburants pétroliers traditionnels : le biodiesel, produit à partir d’huile végétale (essentiellement colza, tournesol) et le bioéthanol à partir de canne à sucre, betterave mais aussi de céréales (blé, maïs, orge).
La France a défini des objectifs importants d’incorporation de ces produits de l’agriculture aux carburants fossiles, 7 % en 2010, 10 % en 2015, soit 2 à 3 % de plus que les objectifs que s’est fixés l’Europe. Mais qui dit développement de cette production agricole particulière dit surface cultivable.
Trois chercheurs de l’Inra INRA Institut national de la recherche agronomique ont donc modélisé l’évolution de la production agricole française en fonction de ces objectifs politiques pour analyser le rapport coût/avantage du projet et son impact sur les cultures vivrières et le prix des productions alimentaires.


Plusieurs biais peuvent s’offrir lors d’une modélisation, et deux hypothèses importantes sont utilisées dans cette analyse prospective :

  • la non-augmentation des importations de biocarburants ou des exportations de biocarburants produits en France ;
  • la non-importation de matière première pour produire les biocarburants consommés en France.

Est donc testée essentiellement la capacité de production française dans le cadre de l’orientation politique énoncée.


Le résultat le plus important affiche la multiplication par trois de la surface de colza à cultiver. 90 % du biodiesel est en effet réalisé avec du colza et le transport routier français utilise à 73 % du diesel (contre 27 % pour l’essence, et donc un complément d’éthanol). Cette explosion du colza poserait de nombreux problèmes, dont la mise en culture des jachères mais aussi une réduction des surfaces consacrées au blé, dont le prix risque alors de monter. Cette montée des prix diminuerait également l’intérêt des agriculteurs à produire le colza et donc les aides financières à verser par l’état plus élevées. Ce coût important pour la collectivité pourrait alors diminuer d’autant la compétitivité du biodiesel ainsi produit dans le cas d’un prix du pétrole restant, lui, modéré.
L’objectif de 10 % d’incorporation est de fait jugé impossible par cette étude sans une baisse des exportations de la production agricole vivrière française ou une importation de biocarburant Biocarburant Carburant produit à partir de la biomasse (matière organique renouvelable). ou de matières premières destinées à sa réalisation.


En outre, si l’on juge que la France est loin d’être le seul pays à avoir des objectifs d’incorporation de biocarburants, il faut en conclure une forte pression sur le marché mondial des oléagineux Oléagineux Plantes cultivées pour leur huile. et, de fait, sur les économies agricoles des pays du Sud. Encore reste-t-il à considérer pour la France, dans cette évaluation, la plus grande usure des sols par le productivisme que ces objectifs impliquent, ainsi que l’utilisation plus importante de produits « phytosanitaires » (insecticides, pesticides Pesticides Produits phytopharmaceutiques utilisés pour la prévention, le contrôle ou l’élimination d’organismes vivants nuisibles pour les végétaux ou pour la conservation des produits végétaux. ), la pollution des nappes phréatiques par les nitrates…
Des coûts environnementaux et agronomiques qui, soulignent les chercheurs, ne sont pas ici calculés.




Source

  • GUINDE, Loïc, JACQUET, Florence, MILLET, Guy. Impact du développement des biocarburants sur la production française de grandes cultures. Revue d’études en agriculture et environnement, 2008, Vol. 89, n° 4, p. 55-81.

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