A consommer religieusement ?

Publié le 10 novembre 2009, par Philippe Drouin

Au-delà des habitudes alimentaires, du goût formé, socialement construit, les aliments ont aussi des marquages identitaires objets d’enjeux. La viande dans les religions sémitiques (judaïsme et islam) fait l’objet d’une attention toute particulière composée d’interdits (ex : le porc) et d’un rituel d’abattage (dhabiha pour l’islam, shehita pour le judaïsme) qui rend ainsi la viande propre à la consommation selon une conformité à la loi divine (kascher pour les juifs, halal pour les musulmans).

A en croire certaines annonces, le marché de la viande halal en France serait en pleine expansion du fait du développement du communautarisme et d’une surconsommation de viande chez les musulmans. Une croissance, de fait, aussi bienvenue pour certains acteurs économiques qu’éventuellement appréhendée par d’autres pour des raisons culturelles et identitaires.

L’importance de la communauté musulmane française a progressivement installé dans le paysage commerçant urbain les boucheries « halal ». Mais la consommation de cette viande, marquée (au double sens du mot) identitairement, est-elle si simplement le fait d’une observance religieuse et de musulmans pratiquants ?
Sur une communauté de 4,5 millions de français de culture musulmane, seul 1 million se juge pratiquant plus ou moins régulier. Et à mieux y regarder en les enquêtant comme l’a longuement fait Geneviève Cazes-Valette, on observe qu’un cinquième de ceux-ci ont une consommation haram (non halal) en mangeant notamment du porc et que beaucoup d’autres ne sont pas en mesure d’accéder facilement à de la viande halal.
A l’inverse, on note également une consommation de viande halal par des musulmans « de culture » qui peuvent exprimer ainsi un sentiment vis-à-vis de leurs origines même dans le cas d’une forte intégration acculturée ou plus simplement faire le choix, également fait par des français non-musulmans d’une viande souvent moins chère. Les non musulmans choisissent aussi parfois une consommation halal par engagement politique vis-à-vis de l’intégration des migrants et d’expression de leur non-racisme.

On le voit la consommation de viande halal est donc loin d’être le fait des seuls musulmans pratiquants, alors même que ceux-ci ne s’y conforment pas toujours strictement. Et, le marché de la viande halal en France recouvre une réalité bien différente et plus complexe que les effets d’annonce en recherche d’effets d’aubaine de quelques acteurs commerciaux enthousiastes.




Source

  • CAZES-VALETTE Geneviève. Ce que l’on mange ne dit pas nécessairement ce que l’on est : le cas de la viande halal. Horizons maghrébins. 2008, n° 59, p. 94-99.

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