Que serait l’Europe sans le thé ?

Révolution industrielle, l’ère du thé

Publié le 21 décembre 2009, par Philippe Drouin


Que serait la civilisation occidentale sans le thé ? Selon A.R.T. Kemasang, la petite feuille séchée et infusée serait l’un des facteurs clés de la position dominante de l’Europe et du capitalisme tel qu’il s’est développé en occident après le XVIIe siècle.

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Feuille de thé
Crédit : © Eric Saint-Pierre.

Le thé arrive en occident tardivement, au milieu du XVIIe siècle, grâce à la Compagnie des Indes. Les Hollandais l’importent et le consomment tout d’abord mais ce sont les Anglais qui vont lui donner ses lettres non pas seulement de noblesse et de bourgeoisie mais aussi de civilisation.
La propagation de cette boisson, bien plus simple à préparer que le café et le chocolat déjà présents sur le continent européen depuis plus d’un siècle, se fait d’abord, comme pour tout produit encore rare, dans les couches supérieures de la société. Un siècle plus tard, le thé s’est imposé auprès de tous, et Frederick Eden note en 1820 que l’alimentation des ouvriers se compose essentiellement de pain et de thé. Celui-ci devient alors en ce XIXe siècle un véritable symbole de l’identité britannique. Une diffusion culturelle rapide en considération des fortes résistances à la nouveauté qu’il représente. Dès son arrivée sur le sol anglo-saxon, le thé est une boisson étrangère, chinoise, excommuniée par certains ecclésiastiques, qualifiée de féminine ou d’anti-patriote. Son essor vient alors d’une rencontre entre les qualités calorifiques et sanitaires qui lui sont reconnues et le développement économique de la froide Europe du Nord.
Kemasang dresse en effet, et sur la base d’observateurs de l’époque, un portrait sombre de l’Angleterre du XVIIe siècle. L’Anglais moyen est de santé aléatoire si ce n’est précaire : victime résignée des froids hivers, ne pouvant boire ni l’eau naturelle souvent dangereuse, ni le lait peu conservable et mal conservé, il consomme de fait une bière ou un vin de qualité médiocre, souvent coupé mais engendrant un alcoolisme chronique assez général. Sa consommation alimentaire est le plus souvent froide. Une véritable hypothermie culturelle, morbide, est la marque de l’époque.

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Tea time - Jan Jozef Horemans - XVIIe siècle
Crédit : http://www.wga.hu/html/h/horemans/j...

Le thé voit ainsi très vite ses défenseurs arguer de ses qualités apparentes de chaleur et d’action tonifiante ou calmante, et, partant de là, morales et comportementales face à l’alcool. Mais les qualités moins visibles à cette époque, qui nous sont maintenant bien connues, ont joué un rôle non moins négligeable sur la santé publique de la population anglaise : stimulation de la digestion, apport de vitamines, et surtout lutte contre plusieurs cancers. Son développement va donc assainir toute une population et « pouponner » ainsi la révolution industrielle anglaise à l’aube du XVIIIe siècle par la disponibilité d’une main d’œuvre neuve : presque sobre, en meilleure santé que le reste de l’Europe, et d’un caractère régulé, l’Anglais moyen passe du « lumpen prolétariat Lumpen prolétariat Sous-prolétariat.
Karl Marx et Friedrich Engels adopte ce terme en 1845 dans l’idéologie allemande pour qualifier le prolétariat en guenille, archaïque, sans conscience de classe.
à une saine classe ouvrière ». L’heure industrielle comme ère du thé. Une passionnante proposition, n’est-il pas ?



Source

  • KEMASANG, A.R.T. Tea - midwife and nurse to capitalism. Race & Class, 2009, Vol 51, n° 1, p.69-83.


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