Les « sensibilités » de l’agriculture européenne

Publié le 12 avril 2010, par Philippe Drouin

L’agriculture européenne, relativement protégée par la politique agricole commune (PAC), évolue dans un contexte complexe et tendu par les nombreuses transformations de la question agricole dans le monde.
D’une part, les réformes successives de la PAC ont entamé le modèle productiviste (surtout en 2003 et 2006 [1]). Celui-ci résiste cependant du fait des enjeux économiques et sociaux qu’il implique. Mais à cela vient s’ajouter le long mouvement de libéralisation des marchés mondiaux porté par l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce , et dans lequel l’Union européenne (UE) doit négocier son modèle de barrières douanières et de subventions, tout comme les Etats-Unis. Du fait de ces enjeux, le cycle de négociation agricole actuelle à l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce , qui a débuté en 2001, n’a toujours pas débouché sur un accord. Et ce malgré la possibilité donnée en 2004 aux pays membres de sélectionner des productions dites « sensibles ». Ces productions, « sensibles » en fonction des objectifs propres à chaque membre et limitées en nombre pour chacun, seraient protégées de la libéralisation par des abaissements « modérés » de leurs droits de douanes et l’adaptation de contingents tarifaires spécifiques (quota de volumes d’importations à droits de douanes réduits).


Pour l’UE, les évolutions culturelles, politiques et sociales jouent également. La demande d’agriculture biologique n’est pas ici visitée mais l’engagement de l’Union dans la promotion des biocarburants influe sur les négociations et l’avenir de l’agriculture européenne. Si la directive de 2003, qui propose un objectif de 5,75 % d’intégration de biocarburants pour les transports terrestres, n’est pas contraignante, certains pays, comme la France [2], se sont fixés des objectifs plus importants qui sont déjà largement mis en route.


Pour aider à la décision sur les productions européennes à sélectionner comme sensibles dans les négociations à l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce , plusieurs économistes ont réalisé des projections. Le nombre et la complexité des paramètres de ces modélisations rendent à première vue ce type de prospective très théorique (diversité des acteurs, relations entre les secteurs, négociations multilatérales, évolutions dans le temps de la consommation, etc.). Beaucoup de suppositions et d’hypothèses sont formulées, par exemple sur l’évolution de la productivité, de la continuité d’une tendance à la baisse de la consommation de viande, de maintien de prix ou d’impact neutre du nombre des acteurs autour de la table.
Ces hypothèses sont ensuite confrontées à un ou plusieurs objectifs que l’Europe serait plus ou moins supposée poursuivre, tels que la défense des prix agricoles et des prix à la consommation, la protection de productions stratégiques ou encore, et surtout, l’importance des recettes tarifaires.


Alexandre Gohin de l’Inra INRA Institut national de la recherche agronomique retient quant à lui, à l’horizon 2015, un objectif explicite de la PAC pour justifier de productions « sensibles » : le maintien des revenus agricoles et donc la minimisation des chocs pour les agriculteurs européens en terme d’emploi et de revenu. A l’aide de quatre scénarii, il tente de délimiter les capacités de résistances, ou non, des grands secteurs agricoles tels que les grandes cultures (blés, maïs, oléagineux Oléagineux Plantes cultivées pour leur huile. ), la viande bovine, les autres viandes, le sucre, le beurre et le lait face à des réductions de droits de douanes et aux diminutions ou fin de subventions de la PAC. Un scénario très théorique, sans accord à l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce et sans biocarburants, sert de référence aux trois autres :

On voit ainsi progressivement se dessiner les résultats des réformes en cours de la PAC, les déformations que provoqueraient la libéralisation liée à un accord à l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce , les effets spécifiques des biocarburants et les effets cumulés de l’ensemble.


JPEG - 135.3 ko
Elevage bovin
Crédit photo :J.P. Le Ridant - Own work, wikimedia. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Les éleveurs sont au final les plus menacés.

D’une part, bien que les importations soient déjà conséquentes, la baisse des barrières douanières liée à la libéralisation augmenterait en effet les importations de viande bovine jusqu’à 154 %. Une indication de « sensibilité », et donc des baisses de droits de douanes plus modérées, répartirait alors une augmentation plus faible des importations sur toutes les viandes.

D’autre part, les produits laitiers qui sont jusqu’à présent relativement protégés seraient impactés en cas d’accord à l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce .

L’élevage européen, et en particulier de bovins, apparaît donc particulièrement sensible à la libéralisation des échanges.


Les grandes cultures (blés, maïs, oléagineux Oléagineux Plantes cultivées pour leur huile. ), qui elles sont peu inquiétées a priori par un tel accord, forment en revanche une seconde « sensibilité » de l’agriculture dans le cadre de la politique européenne sur les biocarburants.

JPEG - 182.1 ko
Champ de blé
Crédit photo :Myrabella - Own work, wikimedia. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Le bioéthanol sollicite un peu le sucre [3], mais il augmente surtout fortement la demande de blé (20 %). Cela diminue de moitié les exportations européennes de blé tout en créant une tension sur l’utilisation des terres au détriment d’autres cultures, en particulier le maïs.
Mais, si la culture du blé profite grandement du développement des biocarburants, grâce à une augmentation de la production protégée par des barrières douanières, elle en devient de fait plus sensible à un accord de l’OMC OMC Organisation mondiale du commerce et une baisse de ses protections.

L’autre biocarburant Biocarburant Carburant produit à partir de la biomasse (matière organique renouvelable). , le biodiesel, repose sur l’huile de colza. Son développement fait passer l’Union européenne du statut d’exportateur à celui d’importateur d’oléagineux Oléagineux Plantes cultivées pour leur huile. . Mais ces importations étant nécessaires pour des objectifs politiques, une libéralisation des échanges joue marginalement.


Les agriculteurs européens et la politique agricole commune semblent devoir faire face à une inéluctable tension sur l’élevage et les grandes cultures du fait des choix de libéralisation d’une part et du développement des biocarburants d’autre part. A ceci s’ajoutera bien sûr toutes les contraintes non modélisées et pour beaucoup non modélisables de choix des acteurs, de pression des lobbys, de compromis géopolitiques. Une chose reste certaine, les changements du climat agricole vont être rudes !



[1] voir "Une Europe agricole post-productiviste ?"

[2] voir "Biocarburants : manger ou conduire..."

[3] La production de sucre continue cependant sa diminution voulue par la réforme de la PAC de 2006 - voir "Une Europe agricole post-productiviste ?"



Source

  • GOHIN, Alexandre. La sélection des produits agricoles sensibles : le cas européen. Revue d’études en agriculture et environnement, 2008, n° 2, p.49-76.


Dans la même rubrique :