Comportement alimentaire et appartenance sociale

Publié le 11 mai 2010, par Philippe Drouin

Les comportements alimentaires dépendent, en grande partie, du positionnement face aux normes de corpulence et d’alimentation saine. Lorsque l’obésité augmente sur la longue durée, en France comme aux Etats-Unis, ces positionnements et représentations deviennent des enjeux de santé publique.


Si le surpoids et l’obésité augmentent dans toutes les classes sociales, ils ne suivent pas le même rythme. La hiérarchie sociale est ici déterminante. Les femmes cadres avec un indice de masse corporelle Indice de masse corporelle Indice, défini comme le poids divisé par le carré de la taille exprimé en kg/m². Il permet d’estimer la corpulence d’une personne. (IMC) moyen de 23 sont 4 fois moins touchées par l’obésité (4%) que les ouvrières (16%) dont l’IMC moyen est déjà de 25 (limite basse du surpoids).

La sociologie s’est depuis longtemps intéressée à cette structure sociale des pratiques de consommation alimentaire, entre poids des revenus, goûts et identité collective, éducation et reproduction, groupe social et rapport de domination.

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Femme buvant un cola
Crédit photo :Photigule, sur une oeuvre de Botero Trash. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Faustine Régnier, sur la base de 85 entretiens dont une grande partie de femmes, retrouve tout d’abord une catégorisation proche de celle de Bourdieu dans les années 70 [1], avec 4 positions vis-à-vis des normes de corpulence et d’alimentation saine.

• Très intégrée aux normes de minceur et de santé, d’activité physique et d’alimentation équilibrée, la catégorie aisée (cadres, professions libérales, éducation supérieure) connaît et maîtrise le vocabulaire diététique et les prescriptions générales (5 fruits et légumes, moins gras, moins salé, moins sucré, cuisine aux graisses végétales plutôt qu’aux graisses animales...).
• Les membres des classes moyennes en ascension sociale (employées ou femmes aux foyers), souvent en contact par leur activité professionnelle ou par leurs autres socialisations avec des membres de la classe aisée, sont également très intégrés et font preuve, entre intégration et culpabilité, d’une grande « bonne volonté » envers ces normes, à la mesure de leurs espoirs d’ascension sociale.
• Les classes populaires, sans ce type d’espoir ou conscientes d’un certain hors jeu de ce point de vue, adoptent une position critique vis-à-vis de normes qui sont alors perçues comme des formes de la domination qu’elles subissent. La méfiance, concernant les médias et le corps médical, renforce et est renforcé par des pratiques alimentaires enchâssées dans l’histoire familiale et des sociabilités identitaires.
• Enfin, les catégories pauvres et précaires sont trop préoccupées par le simple fait de se nourrir pour se positionner réellement par rapport à des normes. Essentiellement centrées sur la famille, il s’agit pour ces femmes très défavorisées de réussir à nourrir les enfants et de suivre leurs préférences pour « éviter le gâchis ».

Au-delà de marges et de frontières, peut-être moins marquées qu’il y a un demi-siècle, l’existence des classes sociales, parfois interrogée, s’impose ici clairement. Classe aisée et classe populaire n’ont pas les mêmes comportements alimentaires et ceci en raison d’une perception différente, voire divergente des normes corporelles et de santé, mais aussi de l’enjeu qu’elles sous-tendent.

Le coût pour le budget des ménages continue de jouer sur le choix alimentaire. Les légumes et fruits, surtout frais, sont souvent considérés comme trop chers par les catégories modestes, ce qui en fait donc un marqueur social pour les classes aisées ou moyennes. Si l’intégration sociale est devenue au fil des dernières décennies de plus en plus liée à la capacité de participation à la consommation de masse, l’alimentation joue, partiellement, le rôle d’expression de la liberté, du choix et d’une certaine opulence pour les classes populaires contemporaines ; rôle qu’il a pu jouer pour la bourgeoisie de la fin du XIXe siècle. Ceci dans un contexte social difficile de montée continuelle de la précarité et du chômage qui fait de la consommation une valeur refuge, compensatoire et symbolique.
Les normes de minceur et de santé si elles sont présentes, à tous, par les médias, ne s’expriment, malgré tout, pas aussi simplement. Le surpoids, voire l’obésité, étant plus courant dans les classes populaires, est plus proche d’une « norme de classe ». La norme de minceur est alors plus facilement perçue comme extérieure, et expression d’une domination, d’une volonté de contrôle sur les corps. La santé est en effet perçue, par les classes aisées, comme le fruit d’un mode de vie sur la longue durée, d’une hygiène de vie, d’une alimentation équilibrée et d’activités physiques. Alors qu’elle est comprise, dans les classes populaires, par le repos et une forte satiété reconstituante de la force de travail. La maladie est accidentelle (une des personnes interrogées déclare avoir « attrapé le cholestérol en mangeant trop de beurre »). Le retour à la santé sera alors le produit d’un traitement. Un régime sera donc vu comme un soin médical spécifique.

Les enfants sont l’objet d’une véritable éducation alimentaire dans les classes aisées. Une forme de rigueur morale et de contrainte est très tôt mise en place et participe d’une stratégie éducative globale de la part des parents. Dans les classes populaires la mère est, le plus souvent, seule chargée de l’éducation, surtout domestique (s’habiller, se laver, se nourrir...). Le manque, sinon la faim, est un souvenir familial, ou une peur, qui reste très présent, même lorsqu’il n’est plus justifié depuis parfois plus d’une génération. L’enfant ne doit pas donner l’air de « manquer » à l’extérieur du foyer. La perception d’une vie à venir peu amène conduit aussi à ne pas priver l’enfant des plaisirs qu’il peut prendre ainsi à bon compte. Avoir des rondeurs, c’est ainsi être bien portant. Et l’inquiétude sur les conséquences de santé d’une obésité précoce, comme le diabète de type 1, ne vient que tardivement, souvent trop tardivement.

Si les normes nutritionnelles actuelles ont une vraie vocation de santé soulignée par l’expansion de l’obésité, elles réinstallent aussi une entreprise morale hygiéniste. Ce faisant, elles tendent à normaliser et homogénéiser des comportements de consommation et des pratiques alimentaires qui sont fortement liées à des représentations et des identités collectives de classe. Des classes inégales dans un jeu qui favorise les plus aisés (porteurs de la norme et intégrés), et semble aux classes populaires une entreprise de discipline, de moralisation des styles de vie, de contrôle sur les goûts et de domination (une biopolitique pour parler comme Foucault).
Pour l’auteur, à ignorer cette complexe articulation de la société face aux normes nutritionnelles, les campagnes de santé publique prennent même le risque d’être contre-productives.

Et la santé des plus défavorisés d’en pâtir…



[1] Dans La distinction (1979), Bourdieu propose une trilogie : catégories aisées dominantes, classe moyenne et bonne volonté, catégories populaires dominées.


Source

  • REGNIER, Faustine. Obésité, Goûts et consommation. Intégration des normes d’alimentation et appartenance sociale. Revue française de sociologie, 2009, vol. 50, n°4, p. 747-773.

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