Le poids du quotidien

Publié le 29 juin 2010, par Philippe Drouin

En Allemagne, la nutrition s’est intéressée, bien au-delà de la simple qualité des aliments, aux pratiques alimentaires prises dans leur contexte : le quotidien. Se nourrir est en effet un besoin permanent qui implique son enchâssement dans une multitude d’activité (courses, structure de la famille, rythme de travail, etc.).

Le quotidien devient ainsi clé d’analyse. Elle permet d’observer les routines par lesquelles les pratiques alimentaires allègent les prises de décisions et facilitent la gestion de nombreuses contraintes. Des contraintes d’organisation de la famille et des autres pratiques quotidiennes de ses membres, ou encore des rythmes et sociabilités du travail, des modes d’approvisionnements en produits alimentaires et aux autres consommations. Des contraintes qui, de plus, sont en grande mutation depuis quelques décennies, avec la fragmentation des modes de vies, les recompositions familiales, la diversification des pratiques de loisirs, des comportements personnels.
Ces changements sociétaux prennent place dans une démultiplication des offres de produits et des moyens techniques autour de l’alimentation. Celle-ci favorise une différenciation des pratiques en fonction du niveau de connaissance, des possibilités et désir de s’informer, dans un climat général de montée d’une conscience nutritionnelle, entre santé, environnement et citoyenneté.

La première tendance concernant le quotidien de l’alimentation est à la simplification du sens qu’elle prend : se nourrir. La facilité d’accès et de préparation, et le faible coût sont importants. Les lieux et le temps consacrés sont souples et de moins en moins structurés.
Mais, elle est complétée ou modérée par une seconde tendance de valorisation tournée vers le plaisir, la jouissance hédoniste. Elle est également orientée vers des aspirations de santé et une recherche de convivialité moins formelle mais très signifiante pour les relations sociales et l’identité personnelle. Comme dans bien d’autres activités, c’est l’individualisation qui prime et traduit l’orientation de ces nouvelles pratiques qui, traversées de contradictions, complique le quotidien, en particulier dans ses aspects relationnels.

L’ISOE (Institut allemand de recherche socio-écologique), a classé les pratiques alimentaires à l’issue d’une étude, réalisée en 2004, sur 2 039 personnes de plus de 18 ans.
Une typologie de sept styles de vie et de pratiques alimentaires en a été tirée :

  • 12 % relèvent des « fast-fooder ». Des jeunes célibataires, surtout des hommes, et des jeunes couples, pour lesquels les questions alimentaires ne se posent pas plus que celle des rythmes. La restauration rapide et hors-domicile est très importante.
  • 13 % sont de gros mangeurs de viande et d’aliment bon marché. Pour ces célibataires, jeunes, et ces couples d’âge moyen, le prix joue bien avant la santé. Les repas doivent être faciles et la viande offre souvent une préparation simple et diversifiée.
  • Les personnes seules et/ou en retraite sont nombreuses (17 %) à s’alimenter sans plaisir et par habitude selon des routines assez rigides. Leur niveau de conscience nutritionnel est très faible.
  • Une forte discipline et une alimentation de qualité caractérisent des jeunes en couple ou non mais de professions supérieures, souvent libérales. 9 % de personnes très attentives à leur forme, pour lesquelles la santé joue beaucoup, mais surtout la performance. Les aliments – bios - sont ainsi complétés de produits fonctionnels et d’additifs.
  • Une alimentation de qualité et très préoccupée de nutrition se retrouve aussi (16 %) chez des mères de famille, professionnellement actives, stressées par la seconde charge de travail que représente la gestion du quotidien familial. La centralité des questions nutritionnelles est pour ces personnes très liée à la famille, en particulier aux enfants.
  • Pour 13 % de consommateurs, exigeants, sans distinction d’âge ou de statut familial, l’alimentation participe d’une conscience holiste. La qualité, la fraicheur, la provenance locale et naturelle (bio) des produits sont pour eux importants autant en termes de santé que de citoyenneté.
  • Plus conventionnels enfin, 20 % sont des couples dont les enfants ont quitté le foyer et pour lesquels l’alimentation est avant tout un plaisir. L’intérêt pour l’alimentation implique bien sûr une perméabilité aux questionnement de santé, d’environnement, d’économie etc. mais parfois en conflit avec le plaisir gustatif qui prime et amène à des problèmes de santé.

Cette socio-écologie du quotidien éclaire des pratiques en mutation, en fragmentation, en recomposition. Elles sont le reflet d’une forte injonction sociale, en Allemagne, d’une conscience nutritionnelle et d’une responsabilité de ses comportements alimentaires. Elles indiquent aussi des changements sociétaux individualisant les pratiques. L’expression de ces tensions dans le quotidien des pratiques alimentaires peut indiquer des pistes en matière de prévention sur les risques nutritionnels et de modification des comportements.



Source

  • HAYN, Doris. Les pratiques alimentaires du quotidien, un ensemble complexe en mutation constante. Courrier de l’environnement de lINRA, 2009, n° 57, p. 53-62.


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