Une gastronomie militante

La Slow Food comme conscience politique culinaire

Publié le 11 août 2010, par Philippe Drouin

La « fast food » (restauration rapide) est devenue symbolique de l’indépendance vis-à-vis des contraintes que représentent le repas, et la table. Un prêt à consommer dans lequel les aliments, leur provenance, leur condition de production sont réduits à un produit fini à l’efficacité exemplaire et si possible ludique. Loin de convenir au plaisir des amoureux de la bonne chère, cette tendance consumériste a suscité depuis quelques décennies des prises de conscience et une résistance à l’uniformisation agroalimentaire de cette restauration rapide globalisée. C’est même à une politisation nouvelle qu’invite progressivement l’évolution d’un mouvement tel que la « slow food ».


Ce mouvement débute en 1987 en Italie, à la suite de l’installation du premier McDonald’s sur une place du centre historique de Rome. Contre la malbouffe, quelques personnalités, ayant pignon sur rue et surtout dans la presse, affirment les valeurs du plaisir, de la qualité des produits, de la diversité des goûts et des saveurs, et de la convivialité dans la lenteur et la préparation culinaire. Si le cœur en reste italien – le siège s’implante à Bra près de Turin - le mouvement prend très vite une ampleur sans frontière, jusqu’à devenir une association internationale qui compte actuellement « plus de 100 000 membres sur 132 pays » [1] .

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Logo de la Slow Food sur la façade d’un restaurant à Santorin (Grèce)
Crédit photo :wikipedia. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Dès la fin des années 1990, cette expansion du mouvement introduit progressivement un élargissement des réflexions et des engagements. Chaque année, l’association organise un salon du goût à Turin. En 2004, en marge de ce salon, se tient la première rencontre mondiale « Terra Madre » (Terre mère) sur l’alimentation. Une rencontre devenue bisannuelle depuis, et qui impose fortement les problématiques globales de biodiversité, de semences, de commerce équitable, de justice globale, de durabilité, de remise en cause de la croissance économique comme finalité et de nouveaux modes de consommation tels que la « sobriété ». À cette occasion, le terme d’écogastronomie s’appose à celui de « slow food » et s’impose comme sa traduction en français. Un terme qui marque bien cette inflexion du mouvement vers les grands thèmes de l’écologie politique dont le paradigme se développe, lui, depuis les années 1970.

Tout à la légitimité montante de ces thèmes dans l’opinion publique, la plupart des membres du Slow Food, y compris anciens, ne perçoivent là qu’une simple continuité. A leurs yeux, les préoccupations politiques et éthiques sont en effet présentes en germe dès le manifeste du Slow Food en 1989. Une reconstruction qui minimise l’évolution observée entre les problématiques soulevées lors du sommet « Terra Madre » et les préoccupations hédonistes des débuts du mouvement : élitisme d’une haute gastronomie, plaisirs de la table, régionalisme, ou encore inquiétudes pour la santé.

De fait, depuis les années 2000, se construit une identité collective du Slow Food autour d’une perception globale de l’alimentation, de la production à la consommation, sans pour autant rendre univoques et homogènes l’expression et les positions des membres du mouvement. Certains, souvent plus anciens, restent proches des origines hédonistes du mouvement, des plaisirs de la table et d’une convivialité primant les considérations globales d’équité, d’éthique, de solidarité internationale. Sans être réellement l’expression d’un nationalisme alimentaire, les valeurs locales sont plus importantes pour ces membres qui critiquent peu l’industrie et le libre marché capitaliste. À l’autre bout du spectre, les plus jeunes membres et les cadres du mouvement les plus en prise avec les problématiques internationales sont, eux, très conscients de l’interaction des enjeux « glocalisés Glocalisés De Glocal :
Contraction de global et local pour traduire l’articulation nécessaire entre les problématiques globales qui se posent à l’homme et le terrain local qui est son niveau d’action le plus concret.
 » dans lesquels la qualité de la nourriture, le plaisir et la convivialité relèvent avant tout d’une économie, de relations équitables, de choix dans les pratiques culturales, d’une éthique et donc d’une vision d’ensemble, une vision du monde alimentaire.

Si tous n’ont donc pas la même approche, il n’en reste pas moins que le fait de se nourrir est devenu pour chacun un acte réfléchi, un acte qui a du sens dans la relation commensale Commensale Attestée dès 1549, le mot est issu du latin médiéval commensalis (compagnon de table) composé de cum (avec) et mensa (table, nourriture).
Le commensal (la commensale au féminin) est la personne avec laquelle on partage ordinairement le repas.
Source : wikipedia
à la communauté, à la société, un acte militant et donc politique. Mieux s’alimenter résonne chez chacun face à la surabondance qui nourrit une montée de l’obésité dans les pays développés et à son pendant paradoxal de sous-alimentation Sous-alimentation Ration alimentaire insuffisante pour couvrir les besoins énergétiques. chronique et de famines répétées dans les pays du Sud.

La consommation alimentaire devient alors un point d’entrée qui interroge tous les comportements de consommation comme par un jeu de domino. Le consommateur glisse ainsi vers le consom’acteur. Et une conscience politique de la consommation se construit alors à travers des pratiques dont l’évolution, plus ou moins rapide selon chacun, se constitue au final en une politique par la consommation.


Ainsi, si le dédain des urnes dans les ‘démocraties’ occidentales est souvent considéré comme une dépolitisation, la « slow food » nous montre qu’il s’agit peut-être, et plus probablement, d’une mutation du politique dans un changement d’échelle des consciences et des formes d’engagement ou de participation qui l’accompagne.


[1] Source : site de l’association Slow Food



Source

  • SASSATELLI, Roberta, DAVOLIO Federica. Consumption, pleasure and politics. Slow Food and the politico-aesthetic problematization of food. Journal of consumer culture, 2010, Vol. 10, n° 2, p. 202-232.


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