Une histoire de l’agriculture conservée dans les sols

Publié le 28 septembre 2010, par Caroline Riberaigua

L’archéologie s’appuie parfois sur d’autres sciences (botanique, carpologie Carpologie Etude archéologique des résidus de graines ou de fruits , ostéologie Ostéologie Etude des os ) pour pouvoir reconstituer la vie quotidienne et les pratiques alimentaires d’une époque, comme le montrent les études menées dans le port de Lattara. Si les reliefs alimentaires exceptionnellement conservés nous informent sur ce qui était consommé, qu’en est-il des pratiques agricoles ? Comment savoir quels types de cultures se sont développés au cours du temps ? Comment dater certaines structures ancestrales comme les terrasses qui flanquent les montagnes ?
Si les témoins chronologiques traditionnels de l’archéologie que sont les céramiques manquent à l’appel, il est pourtant possible de trouver cette information grâce à un témoin inattendu : le sol lui même, dans sa composition et sa structure.

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Pédologue observant les strates, inclusions et structures du sol, dans une fosse pédologique
Photo du département de l’agriculture des Etats-Unis (USDA)-Domaine Public

La science qui étudie la formation et l’évolution des sols est la pédologie. Bien entendu, pour le pédologue, le sol n’est pas une surface, mais un espace tridimensionnel formé de plusieurs couches appelées horizons, issues des interactions entre plusieurs facteurs (climat, environnement biologique, végétation, sédimentation, nature de la roche servant de support, composition chimique). Le sol est le produit d’une histoire, celle du climat, celle de la végétation, dont il conserve la trace. Le bouleversement même du sol est une information.

Une sous-discipline de la pédologie, particulièrement intéressante pour connaître l’histoire des dynamiques de végétation et l’histoire de l’agriculture, est la pédoanthracologie. Cette discipline étudie les vestiges végétaux sous forme carbonisée contenus dans les paléosols. Ces fragments de charbon de bois sont le fruit d’incendies accidentels ou volontaires dans un but de défrichement ou d’enrichissement des terres par brûlis. Ils sont particulièrement intéressants puisqu’ils peuvent, d’une part, faire l’objet de datation au carbone 14, et d’autre part, ils figent la végétation d’une parcelle à une époque donnée et la révèlent aux chercheurs dans la mesure où les différentes espèces végétales, même carbonisées, peuvent être identifiées grâce à leur morphologie.

Généralement, une tranchée est réalisée pour faire apparaître toutes les couches ou horizons du sol, et des prélèvements sont effectués à intervalles réguliers, dans la mesure où le sol ne semble pas avoir été bouleversé.

D’autres méthodes doivent être employées quand le sol a été bouleversé, notamment dans le cadre de l’étude des terrasses agricoles flanquant les montagnes. Une des études les plus récentes consacrée à ce sujet étudie cette structure dans les Pyrénées-Orientales. Lors de ces recherches, l’équipe a combiné la pédoarchéologie, avec notamment une fouille pour étudier la structure de ces terrasses, et la pédoanthracologie. Lors de la constitution des terrasses, une partie du sol a été fatalement bouleversée. En effet, pour faire une terrasse, on édifie un mur sur le flanc de la montagne, puis on comble de terre l’espace entre le flanc de la montagne et le muret. La perturbation des sols entraine le dérangement du charbon des paléosols, toutefois, la structure en terrasse induit en même temps une accumulation du charbon liée aux différentes phases d’exploitation, d’abandon et de réutilisation de ces terrasses. Cela implique une méthodologie particulière.

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Paysage des Pyrénées
Crédit photo : therealpol. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

Les études menées dans les Pyrénées-Orientales ont commencé par des fouilles qui ont permis de distinguer deux niveaux de construction des terrasses. Afin de pouvoir utiliser le charbon pour les datations au carbone 14, les chercheurs ont dû modéliser l’évolution des éléments de charbon dans ces sols pour établir une chronologie. Enfin, ces données ont été mises en relation avec les dynamiques de végétation et l’étude du rôle des feux et des anciennes activités agro-pastorales.

Les résultats de ces recherches montrent plusieurs incendies et permettent de dater l’édification du second niveau de la terrasse de l’Antiquité, alors que le niveau primitif des terrasses aurait été édifié au cours de l’âge du bronze, soit entre la fin du second et le début du premier millénaire avant notre ère. Cette datation correspond aux résultats obtenus sur d’autres sites grâce aux données pédoanthracologiques, qui soulignent une intensification de la déforestation à des fins agro-pastorales au cours de cette période.


Sources

  • BAL, Marie-Claude, RENDU, Christine, RUAS, Marie-Pierre, CAMPMAJO, Pierre. Paleosol charchoal : Reconstructing vegetation history in relation to agro-pastoral activities since the Neolithic. A case study in the Eastern French Pyrenees. Journal of Archaeological Science. 2010, vol.37, p.1785-1797.
  • CARCAILLET, Christopher, THINON, Michel. Pedoanthracological Contribution to the Study of the Evolution of the upper treeline in the Maurienne Valley (North French Alps) : Methodology and Preliminary Data. Review of Palaeobotany and Palynology. 1996, vol. 91, p.399-416.

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