Le bœuf qui gâche la forêt

Publié le 6 octobre 2010, par Philippe Drouin

La consommation de viande de bœuf s’élève, en moyenne, avec le niveau de revenu par habitant. De fait, les pays riches consomment plus de viande bovine qu’ils n’en produisent et cet état de fait pose questions quant à ses conséquences socio-économiques mais aussi environnementales. Cet élevage se développe en effet surtout dans les pays du Sud et nécessite de grandes surfaces de terres nouvelles qui n’ont, le plus souvent, d’autres choix que d’être prises sur la forêt. Une déforestation massive qui ne touche donc pas, bien au contraire, les pays les plus consommateurs...


Durant la période coloniale, les pays du Nord imposent progressivement, ou favorisent, dans les pays du Sud, et certes de manière non-uniforme, des réorganisations des productions agricoles en fonction de leurs besoins, souvent de produits exotiques (café, thé, chocolat, fruits par exemple). Ceci sous couvert du discours économique de la « théorie classique Théorie classique La "théorie classique" (ou "école classique") en économie fait référence à la pensée économique de 1780 à 1850 environ. Premier libéralisme économique, elle est marquée par un certain naturalisme et une confiance idéaliste dans le laisser faire individuel. Ces concepts restent relativement actifs dans l’école néoclassique actuelle.  » qui prône la spécialisation en faisant miroiter le développement de chacun grâce à ses « avantages comparatifs Avantages comparatifs Théorie qui postule l’avantage pour une nation à se spécialiser dans les productions pour lesquelles elle est comparativement mieux dotée.  ». C’est en fait un échange inégalitaire qui se met en place, transférant la majeure partie de la plus-value du travail des pays colonisés vers les pays du nord, souvent grâce à l’esclavage et, par la suite, à un niveau salarial toujours maintenu en dessous de celui des pays colonisateurs. C’est en grande partie à cette exploitation coloniale que l’ère industrielle doit sa formidable accumulation capitaliste. Une exploitation reposant sur une asymétrie de pouvoir qui prolonge encore à l’heure actuelle l’inégalité des échanges entre le centre de l’économie monde et ses périphéries grâce à certaines politiques internationales (les ajustements structurels du FMI FMI Fonds monétaire international par exemple).
La production de viande bovine se situe dans la continuité de cet héritage.

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Déforestation en Amazonie
Crédit photo :Library of images from environment. Certains droits réservés : Licence Creative Commons

C’est surtout après la seconde guerre mondiale, avec la société de consommation (y compris alimentaire), que la consommation de viande de bœuf explose dans les pays riches. L’apparition des fast food est, de ce point de vue, significative. Les États-Unis vont favoriser par des aides en investissements l’expansion de la production bovine dans les pays en voie de développement, particulièrement dans leur sphère d’influence qu’est l’Amérique du Sud, où cette filière agricole est déjà développée. De 1960 à 1983, 60 % des prêts à l’agriculture attribués par la banque mondiale en Amérique latine concernent cette filière. Des aides qui remplissent même un double objectif : alimentaire et de contrôle politique. La propriété de terres et de bétail favorise en effet une société plus conservatrice. Or, la politique nord-américaine considère alors le continent sud-américain comme trop agité sous l’influence de la révolution cubaine et de divers mouvements sociaux, politiques, voire religieux. Cette organisation des échanges, très « pilotée », est décrite au début des années 80 par Norman Myers [1] comme une « hamburger connection ».

L’étude sur laquelle porte l’article de Kelly Austin, présenté ici, utilise une comparaison des données de 48 pays en voie de développement et plusieurs pays occidentaux, dont les États-Unis. Elle montre la corrélation réelle de la déforestation et de l’expansion de l’élevage bovin. Tous les pays en développement semblent touchés par ce phénomène, plus marqué cependant pour l’Amérique latine. Les financements du Nord y diminuent après le milieu des années 80 mais la déforestation pour l’élevage bovin extensif se poursuit pour plusieurs raisons. Les droits de propriété, le plus souvent attribués aux défricheurs (Brésil par exemple), poussent à une spéculation sur les terres déforestées. Deuxièmement, la filière bovine est très rentable, car exigeant peu d’intrants chimiques et subissant beaucoup moins les aléas climatiques que les grandes cultures. Enfin, s’ajoutent des éléments socio-historiques propres à l’Amérique latine, tel que le prestige social de la position d’éleveur et d’un imaginaire collectif, souvent national, de la forêt comme « frontière » au sens nord-américain.
Loin de disparaître, la « hamburger connection » devient plus complexe. En particulier avec l’entrée en jeu des pays émergents qui commencent leur ascension dans la consommation de viande bovine (Chine, Corée du Sud, Russie).


En ce sens, le second point important de cette analyse réside dans la corrélation négative du PIB PIB Produit intérieur brut par habitant et de l’élevage ou de la déforestation. Cette observation confirme que le développement est ralenti par cette spécialisation qui s’effectue essentiellement au profit des pays riches (et progressivement de ceux qui s’enrichissent), dans une structure d’échange inégalitaire. Et c’est également un « échange écologique inégalitaire » que souligne cette observation, car l’importation de viandes bovines par les pays du Nord leur permet en effet dans le même temps d’exporter vers le Sud les coûts environnementaux de leur consommation.
C’est ainsi qu’à la déforestation, parfois rapide, dans les pays du Sud les plus touchés par cette inégalité écologique des échanges correspond une certaine croissance des forêts des pays du Nord. Mais l’ironie n’est peut-être pas loin, car on peut fortement douter de l’effet de compensation pour l’ensemble de la planète, que partagent finalement et le Sud et le Nord...


[1] Myers, N. The hamburger connection : How central America’s forests become North america’s hamburgers. Ambio, 1981, vol. 10, n°1, p. 2-8



Source

  • AUSTIN, Kelly. The « hamburger connection » as an ecologically unequal exchange : a cross-national investigation of beef exports and deforestation in less developed countries. Rural sociology, juin 2010, vol. 75, n° 2, p. 270-299.


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